Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Rodia Bayginot


Rodia Bayginot

Née à Marseille, Rodia Bayginot vit et travaille en Provence.

 

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La jeune femme qui descend l'escalier
de Jean-Paul GAVARD-PERRET

Sur le modèle de la Lettre à jeune poète de Rilke, ce livre s’appréhende comme une rencontre différée, une mutuelle invention plutôt qu’un soliloque – sinon à deux voix... Et une visée rédemptrice de celle à qui ce texte est adressé surgit. Par effet retour, elle glisse celui qui parle hors du rien. D’où ce paradoxal corps à corps dans le jeu des espaces d’un côté, et, de l’autre, la vulnérabilité paradoxale des mots au sein d’un « pas de deux » dans ces textes marqués par la danse donc par le corps. Le recours à l’éloignement n’est pas là pour offrir une version nouvelle du fétichisme de celui-là. L’écart créé éloigne des rapports humains contemporains qui s’évanouissent dans la consommation d’une chair provisoirement offerte. Il peut donc exister un goût clinique de l’amour bien fait, un goût du lisse qui forge une relation au sein de la distance. Elle n’est que la conscience aiguë d’un respect essentiel, un point de vie par effet d’empreintes des blessures afin que ces dernières s’effacent.

» Bon de commande ( prix : 10,00 €)
» Editions du Cygne


Lapins et lapines : Rodia Bayginot

par Jean-Paul Gavard-Perret
 


rodia bayginotLe plaisir que nous prenons à la contemplation de l'œuvre  de Rodia Bayginot tient en grande partie à notre capacité de fantasmer, de fabuler à partir d'un certain nombre d'éléments primitifs qui deviennent pour nous des figures ironiques souvent et des sortes d'histoires. Taches et formes, couleurs et pans font entrer l'œuvre et son inconscient en symbiose avec le nôtre. Ce dernier parcourt  avec délectation un chemin constitué - à travers la peinture - d'associations.

Le tableau et la sculpture ne touchent que si l'effort premier de contemplation se transforme en discours intérieur qui résonne des propres fantasmes et des attentes du regardeur.  Celui-ci est soudain éclairé par les propositions de l'artiste : la solitude, l'exil, l'amour, le sexe trouvent dans ce qui paraît « abstrait » et lisse des accentuations ignorées jusque là. L’art de Rodia Bayginot permet  en conséquence de franchir des strates et des portes pour notre passage au monde. En ce sens bien sûr son oeuvre reste toujours la Psyché mais une psyché qui élargit notre propre image jusqu'à la dé-figurer, la déchirer pour n'en laisser apparaître que les gouffres les plus obscurs mais pas les plus amers au sein de tout ce qui scintillent (couleurs et éléments symboliques).

Une telle recherche nous transforme en transfigurant le lieu où nous sommes en domaine de représentation quasi « théâtrale ». A chacun son spectacle, à chacun sa pièce à travers un travail qui suscite  des émois particuliers, des lieux encore inaccessibles et insondables.  L’oeuvre de Rodia Bayginot permet  un fantastique voyage d'exploration autour d'un univers intime toujours côtoyé, jamais visité et dont la circonférence restera incertaine et le centre inconnu puisque la femme (fée ou sourcière) en est l'axe de gravité.  La transgression, la belle incertitude et la limite de l'oeuvre tiennent à ce plongeon au cœur des fantasmes. Elle devient le lieu, l'objet d'un étrange amour et d'une sorte de sacrifice qui a quelque chose à voir avec la vie et la mort.

Dans la communauté (inavouable ?) du support avec son regardeur quelque chose d'essentiel se joue lorsque ce dernier sent que là se meuvent ses fantômes, ses poussières d'âmes et de corps les plus archaïques. "Perds toi toi-même, possède-toi toi-même" semble dire l’oeuvre en son injonction silencieuse et en nous proposant ses images de rêves ou de cauchemars. Elle nous rappelle à elles, à eux en nous rapprochant de ce qui comme disait Magritte ne sera jamais une pipe mais qui nous pousse soudain à gratter encore plus le visible pour voir dedans, pour voir au milieu, pour en être enfin.  Le pictural vaut ainsi bien plus que par ce qu'il montre (sujet) : c'est sa chose, sa choséité dont parlait Beckett qui nous intéresse, ce quelque chose d'autre qui nous est réservé mais sur lequel nos mots n'ont pas encore de prise ou achoppent. Dès lors, la peinturetrouble parce qu'elle est geste qui s'érige contre la langue (qui ne viendra qu'après ou jamais).  C'est bien l'acte interminable du supplice de nos questions et de nos (re)commencements à travers les lapins ou les femmes, digression de diverses Mélusine qui telle des sirènes nous appellent non par leurs chants mais leurs atours.

Contre les terres brûlées de l’absence et les territoires asséchés par nos manques, le travail de Rodia Bayginot devient ce qui serpente dans la mémoire pour la segmenter afin que les Mélusine s'y immiscent à tout coup. Nous en épousons soudain les vibrations. Certes nous savons que leur abri n'est que précaire : il n'empêche. Leur force demeure liée à leur lumière parfois ombragée malgré le flamboiement des couleurs et le baraque des formes. L'oeuvre devient la voix qui parle à travers les bouches archaïques autour desquelles tourne encore un soleil espéré. C'est donc le geste qui nous arrache à nous mêmes, à ce qui demeure secret mais reste prêt à naître et qui ressemble au fameux chant hindou qui frôle "le sexe de l’air ". Il convient de se laisser aller aux morsures d’une telle oeuvre, d’anticiper à travers sa surface le futur d’une pensée ou d'un impensé que les mots ne pourront peut-être jamais saisir. Car si “ l’écriture ne quitte pas ” (M. Duras), la peinture ne doit pas se quitter : ce n’est pas une maladie dans laquelle on s’enfonce c’est et contre toute attente un accès à une nécessité vitale.

La chute n’est donc pas une nécessité. La peinture de Rodia Bayginot peut devenir la décision de s’en relever, de s'en délivrer : il suffit de la regarder pour se regarder. Car on ne trouve pas la solitude, souvent on la fait - sans le savoir vraiment - dans la terreur et l'extase. On se la fait parce qu'on l'a décidée, parce qu'elle était là de toujours, parce qu'on la voulait puisqu'on ne pouvait faire autrement au moment où la lumière scintille comme un caillot incandescent qui éclaire l’espace féminin d’un voeu dans les narines du vide.



Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.