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Georges Rossi

Georges Rossi
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Dictionnaire illustré
des sculpteurs animaliers & fondeurs
de l'Antiquité à nos jours

Ce dictionnaire sur le Bestiaire sculpté est une immense entreprise qui souligne l'importance dans l'art de la représentation de l'animal, qui inspira et inspire tant d'artistes, de Lascaux à César... Ouvrage d'Art, ouvrage de référence, tous les domaines de la sculpture animalière sont présents dans cette édition. C'est une somme que tout artiste, historien, collectionneur, marchand ou bibliothécaire se doit de saluer. Pierre-Yves Trémois Membre de l'Institut

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GEORGES ROSSI : L'ÂME DES BETES
par Jean-Paul Gavard-Perret



Georges Rossi, exposition, Galerie Chappaz, Le Coget, Trévignin. A partir du 6 décembre 2011.

A sa manière Georges Rossi est un marginal de l'art tant par sa thématique que par son langage plastique. Le peintre reste résolument animalier et pour un œil peu averti son œuvre pourrait sembler des plus communes. Or il en n'est rien. L'artiste propose une étonnante galerie de "portraits" sauvages dans un traitement très particulier de la couleur - généralement toute en demi-teinte feutrée. D'origine lyonnaise (le Parc de la Tête d'Or de son enfance est fondamental dans l'émergence de son travail) il développe l'iconographie fauve selon une rhétorique particulière. Ses animaux posent comme poseraient des humains. Pour autant le peintre ne cherche pas à psychologiser les bêtes. Elles sont retenues pour la force de leur couleurs et pour celle que leur masse (ou leur fragilité) impose.
Fidèle à sa monomanie il garde pour principe d'épuiser le sujet qui l'intéresse. Pour lui les autres peintres animaliers se sont contentés de survoler leur objet. Rossi se refuse de les utiliser comme prétexte afin de créer un libelle, une satire de notre société où les images - si belles soient-elles - sombrent dans l'oubli. Se posant la question centrale pour lui : "peut-on tirer quelque chose de ce que la société se dit à elle-même à travers ses représentations de l'animal ?", il ne cesse de capter celui-ci sans présupposés, ni préjugés afin de repérer des effets de récurrence inattendue.
Rossi n'entend pas élaborer une épistémologie. Tout au plus, et par la bande, il tente de saisir les obsessions du monde à travers ses propres fantasmes animaliers. Il construit une histoire très particulière de l'art. Il situe les bêtes toujours hors contexte naturel comme si elles étaient venues de leur plein gré dans l'atelier du peintre afin de poser. Bref elles jouent le rôle de modèles et d'égéries. Dans un tel « bain » l'animal devient le meilleur moyen de suggérer des hantises et des espoirs. Sans cela les peintures n'auraient qu'une importance anecdotique ou décorative. A l'inverse il offre un dialogue de sourd aux aveugles que nous sommes.
Il a fallu du temps pour la reconnaissance de l'originalité de ce travail. Ce dernier dérange - par sa simplicité de façade - le mythe contemporain de la communication. Entre grandes espérances en berne et illusions perdues l'animal fait entendre l'écho d'une seule affirmation : dans notre monde, en dehors des animaux et de leur culte nous ne pouvons n'être pieux que de rien. Si les Dieux sont muets, les animaux crient encore. Ils sont les héritiers des sirènes de plus antiques engeances. Avec leur présence ils attirent et séduisent. De tels "transfugeurs" sont sans doute triés sur le volet pour autant – en dépit des explications que donne l'artiste pour chacun d'eux - ses voies demeurent impénétrables.
L'animal invite toutefois à une schizophrénie particulière. L'ours, le gorille ou le cerf de Rossi permettent de confondre et séparer à la fois le souffle angélique de la chair et la voix charnelle de l'âme. Il n'est en effet que les pires sourds à la raison pour ne pas entendre le bramement de son cerf ou le silence de son gorille. Pour le chant des oiseaux comme à l'oreille d'un Saint François d'Assise l'artiste pare le futur élu de plumes adéquates. La buée qui baigne ses toiles devient le creuset non d'un grand spectacle à la Disney mais d'une forme d'intimité.
Chaque portrait reste la figure souveraine d'une absence humaine. Elle ne tient pas seulement au défaut de sa présence de celui-ci. L'animal lui-même crée ce vide en tournant les yeux vers le lieu où les autres ne le voient pas. Il offre ainsi la certitude de son existence. C'est pourquoi le casting de Rossi reste capital. Chaque animal doit receler en lui la faiblesse qui se dérobe à la puissance dont il va devenir le vecteur quasi « social ». Le voici image du monde, image de l'homme mais bien moins décevant que lui. Comme s'il fallait à l'être une image par défaut et l'image d'une autre image pour concevoir le peu qu'il est.
Quoi de mieux peut-être afin d'exciter ce supplément de foi paradoxale ? L'animal est là au centre de l'art, au centre du monde. Il tient ce dernier sous son cuir ou ses plumes près de son cœur "offrant". On s'en délivre qu'en ne lui résistant pas comme l'a appris l'artiste et comme il le propose en toute son œuvre.
Hier l'œuvre rêvait de puissance : elle paraît avoir trouvé aujourd'hui un plus grand rêve comme si des animaux moins « nobles » réveillaient et venaient à bout d'une vie dormante. Et face à la montée de la crise mondiale, placer et replacer le monde dans l'intensité d'une origine qui ne soit pas le Chaos mais redevienne animale reste sans doute des plus profitables. L'animal fait ce que l'homme ne fait pas. Il inocule un contre poison à la peur irrationnelle que Malraux avait devinée en lançant sa fameuse phrase "Le XXI ème siècle sera métaphysique ou ne sera pas".
C'est pourquoi le modèle le plus sommaire de la métaphysique - à savoir l'incarnation animale - garde plus que jamais de beaux jours devant lui. Au moment où la crise embrase le monde, on sent déjà combien la légèreté nous fait horreur. Certes le monde séculier se disperse encore dans les joies de la consommation. Mais celles-ci sont accordées plus que jamais aux plus que nantis parmi nous. Une nouvelle féodalité s'instaure. Le monde à nouveau se scinde en un partage par la richesse. Le coffre-fort et le goupillon s'allient à nouveau. Ceux qui possèdent savent combien, pour conserver leurs privilèges, il faut remplir à nouveau églises, temples, mosquées, etc afin de protéger leurs escarcelles en permettant aux perdants l'espoir de la douceur éternelle dont ils ne peuvent jouir ici même, ici-bas.
Face à ce bas clergé et cette nouvelle féodalité Rossi propose sa vision particulière. Sa simplicité devient une transgression. Certains croient encore au sexe et à l'économie, d'autres à la culture et à l'art. Mais tous savent que cela ramène de gré ou de force à notre animalité. Plutôt que de reporter à des divinités atemporelles il vaut donc mieux se rapporter à la bête. Nous avons cru grandir mais notre lucidité d'adulte nous a fait prendre des vessies pour des lanternes. Il nous faut encore de la bougie tremblante dans le noir et de l'animal dans notre âme pour éviter de succomber aux illusions et aux arrangements.
Amoureux de la vie au grand air Rossi apprend à renaître. L'animal n'est pas pour autant une fable. Ou alors une fable ouverte. Chaque bête n'est pas taxée d'un jugement de valeur. L'animal ne sert pas un maître qui le comble, qui le comble mille fois comme dans certains contextes où mille vierges attendent au sein d'un paradis des fous de Dieu. L'animal est plus sain qu'eux. Rossi l'illustre. Son histoire est vieille comme le monde. Reste à savoir si l'on veut, face à elle se laver les mains (ou les remplir d'argent – ce qui est du pareil au même).
D'un côté la fausse monnaie, de l'autre l'amour financé du monde. Ceux qui possèdent disent aux autres : soyez riches de tout ce que vous n'avez pas et de ce que vous n'aurez jamais. Sans le savoir, ils ne pourront jamais mieux dire. A ce titre les images de Rossi sont paradoxalement « pieuses ». Elles montrent que dans le monde des valeurs dites humaines ont fait faillite. Il fait donc revenir à des fondamentaux. On peut donc accorder crédit à l'œuvre ce Rossi. Ses « égéries » et « modèles » ne sont élevées ni au rang de martyr ou de héros. Une fois leur portrait tiré, elles continuent la vieille histoire dont elles restent les héritières. Elles repartent nues comme un brin d'herbe, comme une première étoile dans le ciel noir. Et tout le mal qu'on leur souhaite est de vieillir encore un peu.

Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.