Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Isa Sator

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L' art contemporain ne signifie pas l'art d'aujourd'hui. C'est un label qui estampille une production particulière parmi d'autres : l'art conceptuel promu et financé par le réseau international des grandes institutions financières et culturelles et, en France, par l'État. Né dans les années 1960, il est apparu dans les années 1980 comme le seul art légitime et officiel ; mais ce temps semble toucher à son terme. Sa visibilité officielle occulte un immense foisonnement créatif : l'art dit " caché ", suite naturelle de l'art depuis le paléolithique. On y trouve aussi bien le " grand art " que les artistes amateurs. Plus encore, le " grand art " aujourd'hui suit des voies singulières ; il n'est plus porté par aucun style ; il est donc difficile à reconnaître et à apprécier. Mais il existe et qui veut le chercher le trouve ! Cet essai très documenté explicite l'histoire et la nature de l'art contemporain. Il retrace les péripéties de la controverse, le plus souvent souterraine, qui agite le milieu de l'art depuis plusieurs décennies, jusqu'à ses tout derniers épisodes. Il dévoile cet art dissident que l'art officiel cache. Et surtout, il rend la parole aux artistes sur leur pratique et sur le sens qu'ils lui donnent.
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ISA SATOR : L’ESPACE DU CORPS

par Jean-Paul Gavard-Perret


sator isaChez Isa Sator l’espace du regard est le corps. Le corps est sa lecture du monde car nos yeux croisent toujours le monde à travers des corps. Le corps commence dans l’œil et contient son espace intérieur à travers les formes et les couleurs que crée l’article pour se faire passeuse de l’extérieur à l’intérieur. Le sentiment d’intériorité vient des volumes, des formes colorées.

L’œil contient le corps, la peinture en est la réflexion. Renversement perpétuel du dedans et de dehors. Du projeté et du réfléchi. Chez Isa Sator le corps est donc bien le lieu du regard et du travail des yeux. L’artiste possède donc deux regards. L’un qui se répand au dehors où il crée le visible et son volume. L’autre qui se répand à l’intérieur : soit pour y développer le visible, soit pour y voir qu’il ne voit rien que la coulée de l’air noir.

Parfois tout est en gestes et déplacements. Parfois tout se passe derrière le visage. Ce qu’on voit est de fait tout ce qu’on ne voit pas. Un trait après l’autre une image sort « du » corps par le travail de main. Elle quitte le noir pour les couleurs. Et la Vitesse d'Isa Sator ressemble souvent à la palpitation qui tremble au fond d’une blessure ouverte.

L’opération de la peinture est matérialiste par excellence : c’est la formation d’une idée physique restituée dans son lieu d’apparition : la chair. Tout surgit du sombre dédale organique où la force vitale ne sépare pas l’énergie qui la perpétue des forces qui l’annihilent.

Les élans d'Isa Sator sont à entendre comme des impulsions contrôlées dirigées dans une trajectoire conjointe de maîtrise et de spontanéité. L’intensité physique et mentale convergent vers un geste qui est autant décharge d’énergie qu’acte plastique.

Tandis que la peinture glisse d’ordinaire du mental au visuel sans passer par l’épaisseur charnelle, Isa Sator la réintègre. Elle reloge le mental dans l’organique et fonde l’acte plastique sur leur union, comme l’amour.  L’artiste lève plus qu’une censure : elle rétablit l’ordre de la pensée dans la chair et fait de celle-ci la rédemptrice d’une culture dévalorisée par la consommation, la marchandise et la mort.

L’œuvre entraîne deux options radicales. Un matérialisme charnel traite le corps en tant que foyer philosophale de toute expression picturale. Et la volonté de créer donne une forme énergique capable d’agir sur le spectateur par contagion visuelle. Le regard est donc mené vers l’incarnation plutôt que la représentation.

Pour Isa Sator la figuration est le choix nécessité par le besoin d’incarner l’impulsion vitale dans des formes qui en soient le corps naturel. Le geste « s’image » non pour illustrer son trajet mais pour conduire l’énergie physique dont il est tendu. Il fait de lui un corps en détachement vers une forme qui sera son nouveau corps en douleur et en appel.

La violence qui apparaît dans l’œuvre ne brutalise notre vue qu’à cause des ravages qu’elle exerce autant sur le corps que dans la peinture. Elle y détraque les formes, distend les membres et postures, provoque des sortes de monstruosités. Les mouvements ne cessent de se répéter dans nos yeux.

La sensation visuelle va, vient, coule, respire, oppresse, torture. Le lieu mental est déclos. Tout est ouvert, tout est présent. Nous sommes dans le flot des corps qui regardent le monde en nous comme ils regardent le monde hors de nous dans une continuité faite d’horreurs et de beauté. Isa Sator peint le flux généralisé des femmes dans les torrents et les tsunami du monde. Elle rend sensible un souffle de mort, un souffle de vie, un cri de douleur et un brame de plaisir. Ceci est notre corps. Aussi .

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.