Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Jan Saudek




JAN SAUDEK : JE EST UN AUTRE

par Jean-Paul Gavard-Perret

Le monde de Jan Saudek est usé, tendu, éreinté mais ne meurt pas. Son univers demeure agonisant, comme un éternel crépuscule mais la laideur et la difformité y prennent une étrange beauté. Des personnages de sa famille (et peu à peu d’autres plus éloignés) sont offerts parfois dans une nudité sans fards. Ils évoluent dans des paysages industriels, urbains ou naturels arides. Des lumières dures dépeignent ceux qui, malgré une banalité inexpressive, deviennent un idéal nocturne. L’artiste retrace dans ses photographies la tension humaine qui induit l’idée de rupture et de relâchement sous-jacent pour décrire une simple appréhension de l’existence dans sa dureté mais aussi sa revendication à la survie. Les sujets sont à la fois écrasés par une lumière agressive et entourés par un environnement devenu métaphorique jusque dans sa réalité. S’y révèle leur intensité physiologique au sein d’un univers de ruines ou d’abandon.

Né en 1935 Jan Saudek a vu son enfance marquée par les horreurs du nazisme. Plusieurs membres de sa famille sont morts dans les camps et lui-même fut interné avec son frère jumeau et échappa de peu aux tortures de Mengele Il a survécu à la guerre et trouva un premier emploi dans une imprimerie. Il y prit goût à la peinture ainsi qu'à la photographie. En 1972, il transforma un sous-sol en studio. Ses premières photographies sont en noir et blanc, recoloriées par ses soins. L’artiste est marqué par les scènes atroces des camps et ses images reflètent ses pulsions de mort et ses fantasmes sexuels. Ses nus féminins ont une beauté provocante qui peut choquer. Suspect dans son propre pays, il travaille en usine pendant plus de 30 ans. En 1984  les autorités communistes le reconnaissent enfin comme artiste et lui permettent de quitter son travail en usine. Souvent menacé de censure, il se défend de l'accusation de pornographie : « La différence entre la pornographie et l'art est selon moi très simple. Vous pouvez regarder l'art indéfiniment alors que vous ne pouvez jeter qu'un coup d'oeil à la pornographie avant de la laisser. » En  2005, une grande rétrospective lui est consacrée à Prague

Toute son oeuvre recèle une atmosphère dramaturgique. Le photographe cherche à provoquer notre émotion devant la rage de la vie à travers des protagonistes parfois abîmés physiquement par l’existence. L’artiste explore cet univers dans lequel il a dû patauger avec eux et pour lesquels il garde un amour total. Jamais distant de ses douleurs anciennes, Jan Saudek est partagé entre les forces de vie et de mort. L’inexorable est là. Mais la pulsion d’éros demeure aux limites de la jouissance ou de l’abattement. L’usage de la surexposition ou à l’inverse de la sous exposition altère  parfois et volontairement la perception des être comme les altèrent les voiles qui les recouvrent parfois par pudeur ou pour signaler une forme de chosification. Les personnages semblent perdre leur visage, laissant la place à une masse aux formes humaines. Tout cela  reste  toutefois proche car paradoxalement et terriblement humain et familier.

Sans attitude morale, ni jugement Jan Saudek conjugue au fil des prises de vues les mises en scène et le naturel, le quotidien comme l’éternel. Il se veut l’observateur d’un monde énigmatique et toujours précaire. L’artiste se fond lui-même dans ses images dont il devient un des personnages pour être proche de ceux qu’il capte et observe. Il crée ainsi un jeu de renvois et de renversements des rôles en étant opérateur, spectateur, acteur, machiniste. Il « s’amuse » à tronquer notre perception parfois évidente des choses, à mettre en porte à faux notre assurance et notre suffisance, sur certaine et à rendre notre connaissance inconfortable. Alors, et comme toujours lorsque de nouveaux regards sont sollicités, un univers riche se fait jour. Le ressort dramatique tient précisément à ce regard rivé sur l’objectif. Celui-là est autant un témoin gênant que le complice qui commande à distance. Saisi par un sentiment d’implication totale l’artiste est lui-même comme prisonnier de ses images.

Usant d’artifices pour mettre en exergue les corps Jan Saudek ne cherche jamais une domination de ses modèles. Il  crée à travers eux un univers plastique capable de  pister le furtif, l’invisible, l’inavoué. Il traque aussi par effet de surface un état intérieur ainsi que  l’existence ou la réminiscence d’un vécu - le sien parfois, souvent même à travers ces autres sui sont autant de « je » jusque dans leurs dissemblances par rapport au créateur lui-même. Nombreux sont les artistes qui oeuvrent à trouver l’authenticité et la sensibilité de leurs modèles, mais  chez lui il y plus : ses prises sont en quelque sorte des cris et des actes de mystérieuses et provocantes piétés.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.