Artistes de référence

Max Schoendorff

Mirondella galerie d’art en ligne

;

Exposition permanente

Expositions thématiques

candidature : info@arts-up.info



Contrats du monde de l'art
de Véronique Chambaud.

Cet ouvrage rassemble les contrats et accords essentiels dont un artiste a besoin tout au long de sa carrière : contrat d'exposition, de commande, de projet artistique, accord de dépôt-vente, bail d'atelier, mandat d'agent d'art, cession de droits de reproduction, etc.

A la fois théorique et pratique, l'ouvrage offre aux artistes, aux professionnels du marché de l'art et à leurs conseils un support de réflexion et une aide à la rédaction des contrats indispensables à la sécurisation des relations sur le marché de l'art et la défense des créations artistiques.

» en savoir plus

MAX SCHOENDORFF : DANS LA FUREUR ET LE SILENCE

par Jean-Paul Gavard-Perret

 

Expo 2010 - Musée des Beaux-Arts de Lyon
M. Schoendorff, Naturam natura docet, debellet ut ignem. Harmoniac, 1985

Eros et Thanatos sont toujours aux prises dans les gravures, estampes et peintures torturées  de Max Shoendorff.  l’artiste n’aime pas s'exprimer sur son Ïuvre qu’il préfère appeler "ma petite histoire ˆà moi". Et il refuse toutes les définitions – dont en particulier celle de surréalisme – de crainte qu’elles réduisent par leur qualification leur liberté.

Cette valeur demeure pour lui essentiel. Né en 1934, fils d’un allemand devenu français avec les changements de frontière de part et d’autre de la Lorraine , Il est fait prisonnier pendant la deuxième guerre mondiale. Il s’évade  mais il est à nouveau considéré comme allemand . la Lorraine a changé une nouvelle fois de camp. Très vite il apprend l’art et la nécessité de la contradiction :  "J’ai toujours été un provocateur et un contradicteur né". Mais sa provocation reste toujours élégante, sans esbroufe.  Le choix de la peinture est décidé là encore par contradiction et contre toute facilité : "J’ai fait de la peinture parce que ça m’était moins naturel. J’étais plutôt conditionné après mes études littéraires au Lycée du Parc pour écrire de la philosophie ou de la littérature. Mais ce qui m’intéressait, c’était faire de la poésie ou de la philosophie avec des formes et des couleurs".

Le jeune homme trouva en Max Ernst le révolté par excellence.  Plus qu’un autre il s’est insurgé ,  face "à la peinture de pommes et de pichets". Dès lors et en dépit de son refus de qualificatifs Schoendorff reste pour beaucoup un peintre surréaliste. Est-ce pour cela  qu'il se méfie de toutes les écoles ? Elles sont pour lui synonyme de carcans :  "La modernité est devenue une nécessité historique. Il fallait se dire moderne, puis post-moderne, puis plus moderne du tout pour encore être moderne". Mais dans tous les cas s’abandonner aux courants en vogue revient à perdre toute liberté. Hors des modes l’artiste devenu très vite lyonnais continue son oeuvre aussi provocante que subtile. Elle est élaborée avec patience loin de tout intellectualisme. Dès que le mental prend la place de la pulsion la peinture se perd. Elle doit donc rester un long et lent travail  pour lui comme pour Novarina "d’imbécillité".

Entouré des quelques trente mille livres de sa bibliothèque l'artiste ne s’interdit rien et passe d’un art plutôt abstrait à une approche plus figurative que l’on retrouve par exemple dans sa série  des "Autoportraits de dos" réunies dans le livre que Louis Seguin lui a consacré chez l’éditeur lyonnais "La fosse aux Ours". Cette manière de se (re)présenter "ne veut pas dire que je vous tourne le dos " précise l’artiste. Simplement ajoute-t-il "Je vous invite à regarder dans la même direction que moi." C’est d’ailleurs un leitmotiv de la vie même de l’artiste. Avec ses amis il a toujours cherché à partager une même vision. Solitaire Schoendorff est en effet un homme d’échange. Il ne reste pas reclus dans son jardin d’hiver Pour preuve l’aventure collective de l’URDLA (centre international de l’estampe) qu’il a créé il y a plus de trente ans. Antérieurement et presque adolescent il entama au côté de Roger Planchon les prémices de la décentralisation théâtrale. "J’étais une espace d’éminence grise, l’intello de la bande. Les autres n’avaient la plupart du temps même pas le bac comme souvent à l’époque." D’animateur culturel, rédigeant les programmes ou faisant découvrir des textes, il est devenu décorateur de théâtre en montant Artaud, dont il fut un des  premiers lecteurs à la fin des années 40.

La collaboration avec Planchon reste pour lui un moment exceptionnel. Pour Schoendorff  en effet le dramaturge et auteur était un être rare complètement investi de son combat contre toutes les forces oppressives. Parlant de lui l’artiste écrit :  "C’est quand même quelqu’un qui est dans le Larousse depuis trente ans. Il n’a pas toujours plu, il n’a pas toujours été plaisant, mais on n’a pas pu nier l’évidence. Chéreau avait une grâce esthétique qu’il n’y a pas chez Roger. Chez Roger, il y a des grumeaux, ça gratte, ça grince, ça dérange, çà couine, ce n’est pas forcément huilé, mais ça a une intelligence profonde". Tous ceux qui connaissent un peu Planchon peuvent en témoigner l’homme était généreux et attentif et n’avait que faire des honneurs et des mondanités. Schoendorff est fait du même "bois". Comme aussi d’autres proches qu’il a accompagnés dans leur travail : Jacques Rosner au théâtre, Straub et Huillet pour le cinéma.

L’oeuvre picturale de l’artiste est d’une complexité rare et elle rassemble toutes les interrogations du XXème siècle mais selon une vision particulière. On ne peut la définir de surréaliste que si on entend par ce terme et comme le peintre le précise lui-même "une idée qui existe depuis toujours dans l’âme humaine". Il préfère cette vision générale à la perspective plus étroite du mouvement né historiquement en 1924 avec le Manifeste et exécuté selon le diktat de Jean Schuster par la dissolution du groupe après la mort de Breton. A ceux qui veulent à tout pris rattacher l’artiste lyonnais à cette école il renvoie une réponse précise : "Le surréalisme, cela a été très peu de gens. Une vingtaine au plus ". Il s’en exclut alors que tant veulent s’y rattacher.  Et au lieu de rentrer dans des disputes de clocher, l’artiste sait que l’aura de cette école est devenue une forme de légendes même si ajoute-t-il "Le XX ème siècle est peut-être le siècle du surréalisme par  la remise en cause des valeurs culturelles fondamentales ".

Si son oeuvre est influencée par le vision surréaliste d’autres apports sont tout aussi importants :  les romantiques allemands,  Jarry, Caspar David Friedrich, Plus tard Bataille et Artaud ou encore Pierre Klossowsky mais Schoendorff considère toutes les appartenances esthétiques héritées du passé comme "des cartes d’anciens combattants". Elles obligent à respecter une certaine  orthodoxie - ce qu’il ne peut et veut accepter. Certes Schoendorff semble parfois surévaluer l’exigence morale, éthique de Breton mais l’artiste garda  le mérite – alors qu’on le lui avait proposé – de refuser tout adoubement du "Pape". Lucide il reconnaît que - par exemple - au nom de complicités et pour des querelles subalternes Ernst s’est fait exclure d’une façon sordide, par Jean Schuster qui tenait le rôle de grand inquisiteur à côté du prélat suprême. Mais Ernst ne fut hélas qu’un exemple parmi d’autres, Breton laissant  - autre exemple -  Eluard régler le cas de Gysin pour homosexualité.

Bref Schoendorff prèfère ne retenir du Surréalisme qu’un était d’esprit, qu’un "Weltanschauung ". On aime plus voir dans le lyonnais le proche d’Artaud que le laudateur de Breton. Ajoutons que cet homme de liberté  conjugue sa valeur suprême non avec le dégagement (en touche) mais l’engagement. Il en a donné de nombreuses preuves.  "Je ne peux pas ne pas mettre mes actes en accord avec l’idée que les artistes ont une certaine responsabilité, qu’ils ne sont pas hors de la société"  écrit-il.  Il l’a toujours réalisé en toute loyauté et a fait ses preuves comme élu municipal de la cité des Gaules. Reste que pour lui – et ce n’est pas incompatible –  "La fonction de l’artiste, c’est de faire marcher la société en empêchant qu’elle marche. C’est une situation paradoxale : être une sorte d’anticorps nécessaire au corps. C’est une manière de semer la perturbation dans le ronron d’un système. C’est la part non conformiste, nécessaire, de la conformité".

Ces aspects de la vie de l’artiste permettent sans doute de mieux comprendre bien des indices à l’oeuvre dans l’oeuvre. Celle-ci peut se caractériser comme magma visuel où se touchent  la fascination du corps féminin mais aussi la répulsion pour sa  monstration décorative. Lorsque ce corps est présent dans l’oeuvre ce n’est pas pour une consumation et une consommation par contumace et pour lever du fantasme. L’exploration picturale du corps est le signal d’un passage, d’une avancée de soi à l’autre, du dedans au dehors au sein  d’une matière-image. Elle se veut - et pour reprendre une classification deleuzienne - autant une " image-temps" qu’une "image-mouvement" créée afin de décaler l’objet même de la vision.

Toute la peinture de Schoendorff entraîne vers une expérience de la dilatation et de la perturbation. Se voit ainsi remis en question le sujet de la représentation. Se posent aussi très souvent deux questions majeures :  quel est l'enjeu  lorsque l'intime est représenté ? Comment cet intime joue-t-il  en ses diaphragmes de transgression ? De fait – dans une perspective qu’Artaud n’aurait pas renié -l'artiste navigue entre un renforcement monstrueux de ce que l’auteur cité nomma la "viande" et la réversibilité de l'érotisme vers une zone qui appartient autant à la mort qu’avec la vie.

Plus qu’un autre dans des grandes toiles l’artiste multiplie des lignes et fait place à de lourds élargissements des masses. A la fluidité de l’apparence se superpose une viscosité nécessaire. Elle en dit long à la fois sur le désir mais aussi sur ce qui joue contre lui au sein d’une confusion orchestrée et orchestrale. Aux prescriptions narratives et la représentation figurative Schoendorff a donc opposé une autre théâtralité. Elle crée un nouveau réseau de perception et de représentation avec une force de "pénétration" inouïe. Moins symbole ou artefact que fracture et suture l’oeuvre enveloppe  le spectateur et le décale de sa condition de voyeur.

Schoendorff sait en effet que toute image fonctionne comme un piège à regard. C'est pourquoi il s'est orienté d’abord vers l'abstraction pour se dégager du piège. Mais sa peinture abstraite n’est pas une peinture sans image. Elle possède entre autres mérites de reconnaître la capacité de l’ombre humaine à devenir un lieu, une impersonnelle et inquiétante zone du vivant. Et à ce titre, ses oeuvres  se situent là où la  figuration bascule dans l’abstraction  et où elles dissolvent la dichotomie entre la mort et la vie, le désir et ce qui le ravine.

Figuration et/ou abstraction permettent de mieux comprendre la place de l’ombre mortelle mais dans le champ d’une sombre énergie en devenant flaque ou tache dans  l’invention d’une  visualité  ou d’une « choséité » (Beckett) qui ne s’adresse pas seulement à la curiosité du visible, au plaisir de l’être mais à son désir, à sa passion de voir ce qui est absence, manque, ombre. Dans son front de couleurs et de lignes en sa masse, une telle peinture est un équilibre  fragile, un moment où voir n’est plus saisir ce qu’on voit. Soudain une figure dévêtue, nue, épurée - celle qu’en rêvent Turrell et Rothko et à laquelle Schoendorff donne « corps » - apparaît pour offrir au spectateur une sorte d’immanence de l’état de rêve éveillé. La matière à voir se transforme jusqu’à devenir l’évidence lumineuse mais torturée d’un lieu jamais atteint, déserté, qui échappe et unit pourtant les êtres entre eux.

Une telle peinture offre une expérience paradoxale, intense, vorace où les images (apparences) sont mangées pour que d’autres images nous dévorent comme celles de nos rêves et de nos cauchemars. De l’extrême compacité naît ce qui éclaire, délie, vide et remplit.  L'oeuvre permet de nous perdre et de nous retrouver tant elle souligne le fait que signalait Giaccometti : "j’ai toujours eu l’impression d’être un personnage vague, un peu flou, mal situé ». C'est à cet être que toute l'oeuvre de Schoendorff donne une densité monstrueuse et habitée.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.