Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Eric Scibor-Rylski



Eric SCIBOR-RYLSKI : ENTRÉE EN MATIERE

par Jean-Paul Gavard-Perret

 

rylskiChaque photographie d’Eric Scibor-Rylski est un monologue écartelé, scissipare. Elle fait apparaître la joie ou la détresse, le quotidien et aussi le spectacle. Chacune possède  divers types de  constellations qui nous rappellent que nous ne sommes pas les détenteurs d’une seule histoire : nous sommes, jusque dans nos intérieurs,  un théâtre où le monde prend forme jusque dans sa ténuité. L’artiste présente des morceaux hétéroclites de ce gigantesque théâtre. Nous en sommes à la fois portions, fragments et aussi entier déroulement. Nous ne sommes plus un corps répertorié, étiqueté, signé mais un lieu presque anonyme que l’artiste saisit et où la question du pluriel et de l’identité reste ouverte. Sous ses feintes de description le travail de Scibor-Rylski fait pénétrer des intimités offerte de manière froide. Il ne mime pas une venue. N’existe que la figure d’un manque.

Tout n’est pas donné même si apparemment tout est çà l’image. La photographie devient le lieu d’une détresse qui ne dit pas son nom. Elle garde les yeux ouverts, elle nous regarde en notre incapacité de toucher, de prendre le concret comme si nous ne pouvions appréhender les choses de l’intérieur. Elle permet de faire ressentir ce qui ne peut se montrer mais qui est là dans le jeu du corps et de son décor. Surgit un rapport entre le lieu et le corps afin que nous puissions comprendre un peu mieux comment le monde est fait  - même s’il s’agit d’un Mexique lointain mais non exotique.

Le corps est là dans un état de stupeur pour exhiber l’hébétude d’être enfermé dans un lieu.  Soudain l’image nous traverse, elle passe par nous sans qu’on le sache. Elle joue devant nos yeux l’appel du monde.  Elle ne sépare plus, ne quitte pas quelque chose. C’est une venue mais c’est tout. Il y a en elle quelque chose parfois (rarement) de comique et souvent de dramatique.  La photographie avance contre la peur et l’angoisse mais aussi dedans.  Nous sommes face à un chaos bien rangé, un labyrinthe organisé. Il n’a rien de forain. Il rappelle la distribution des rôles qu’on nous a imposés.

Il se peut qu’hors les murs  des pigeons perchent sur leur stuc de fiente des rêves obstinés tandis que contournant le salut, la puissance des mouches dérange et sanctionne les fonctions de l’âme avide de ses cendres. Mais on n’en saura rien. Reste en dedans une femme qui vient de prier et lancer un « O dulcis vergo ». Son amour religieux est un pain qui ne se rompt jamais. Mais la femme ne tient plus qu’à l’épopée de son quotidien dans la majesté de sa détresse. Sur d’autres épreuves certains se consument pour ce qu’ils furent, d’autres ne sont que par la vision scénique qu’ils offrent. Aux uns comme aux autres ne reste que l’abandon dans la fidélité du rêve donc dans l’infidélité de la vie. Seule la miséricorde de la photographie les retient.

Scibor-Rylski assemble ses fragments d’images afin que celles et ceux qui y posent tiennent sans bruit en témoignage d’une sphère céleste. Ils la cherchent sans la trouver, ils la trouvent sans la chercher. Leurs images se dressent sans faille. Tel Lazare, ils semblent hébétés au bord du sommeil dans la prière d’un arrangement avec Dieu ou avec la terre. Ni orgie, ni sacrement, juste retrouver un paysage étrange et égaré, là où feuillent les flammes de l’arbre de Josué tandis qu’ils rejettent leurs larmes et les blanches hosties des festins nus sur un autel abandonné.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.