Artistes de référence

Séraphine Louis (dite Séraphine de Senlis)



Séraphine :
La vie rêvée de Séraphine de Senlis

de Françoise Cloarec

Elle porte un prénom d'ange, chantant, ardent. Pourtant, le destin qui attend Séraphine Louis, née dans une famille pauvre de l'Oise à l'automne 1864, est des plus terre à terre. Orpheline, Séraphine entame une vie de domestique, comme celle de Félicie, l'héroïne d'Un Cœur simple de Flaubert. De cette terne réalité, il s'agit de s'évader. Séraphine communie avec la nature, Séraphine rêve, Séraphine prie. Et, un jour, cédant à un ordre impérieux de la Vierge, Séraphine peint. L'exaltée de Senlis est moquée pour ses toiles chatoyantes où les arbres, les fruits et les fleurs deviennent sensuels ou inquiétants. Mais le jour où un collectionneur parisien, Wilhem Uhde, découvreur de Picasso, de Braque et du Douanier Rousseau, croise la route de la talentueuse femme de ménage, il l'infléchit singulièrement...

L'auteur
Françoise Cloarec est psychanalyste et peintre, diplômée des Beaux-arts de Paris. Elle est l'auteur d'une thèse en psychologie clique intitulée "Séraphine de Senlis, un cas de peinture spontanée". Elle a été consultée par le réalisateur Martin Provost au moment de l'écriture du scénario du film Séraphine (2008), dont Yolande Moreau tient le rôle-titre.

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L'instant de la rencontre - « Séraphine » de Martin Provost.

par Jean-Paul Gavard-Perret

Séraphine Louis - L'arbre de vie (musée de Senlis)

Jusque là Martin Provost était le réalisateur de deux films anecdotiques (dont "Le ventre de Juliette"). Il est aussi romancier, framoturge et fut et peintre lui-même. Si « Séraphine » n’est pas un chef d’œuvre absolu, il marque cependant un virage conséquent dans la trajectoire du cinéaste. Le medium semble d’ailleurs propice à la peinture et aux peintres. Les films sur Basquiat, Pollock, Van Gogh ou récemment Rembrandt (avec Greenaway) l’ont largement prouvé. Sans doute cela tient à ce que la création picturale est le domaine du silence : or celui-ci peut se montrer, il est cinématographique. Provost l’illustre en collant Séraphine à la chemise. D’ailleurs dès que le cinéaste s’en éloigne le film dérape, digresse. Il tient par la grâce du personnage et (surtout) de celle qui l’incarne. Yolande Moreau éclate dans un rôle qui lui convient parfaitement. Celle qui avec « Quand la mer monte » avait donné un film indépendant absolument parfait , trouve dans Séraphine (nom d’un peintre, mal défini comme naïf, de Senlis qui est exposé au Musée
Maillol) un personnage à sa dimension : trop diront certains puisqu’elle n’a pas besoin de trouver un registre inédit et peut se contenter de rejouer celle qu’elle fut lorsqu’elle était la fée déchirée et déchirante des Deschiens et de ses créateurs. Mais qu’importe : elle est le film. Sans elle il n’aurait pas été monté. Le réalisateur a proposé en voisin à l'actrice le projet avant même d’écrire le scénario Cela ne revient pas à dire que la réalisation est secondaire. Provost a compris tout ce qu’il pourrait tirer de l’actrice dans son face à face avec la peinture mais aussi avec deux autres personnages : le collectionneur homosexuel raffiné et doté d’un œil exceptionnel qui fit découvrir aussi Braque, Picasso, Rousseau au galeriste Kartweiler, Wilhem Uhde (interprété par Ultich Tukur) et sa sœur (interprétée magistralement par Anne Bennent). Ce voyage des abîmes aux cimaises et retour se fait parfois avec une lenteur nécessaire mais parfois en des mouvement incisif dans les limites de l’œuvre dans l’oeuvre (la picturale dans la cinématographe). La seconde donne à la première non seulement une densité "de surface" mais ouvre des profondeurs.

Provost sait arracher tout romantisme d'un monde immaculé ou naïf. A travers Séraphine (peu ou prou Bécassine, mais surtout personnage mystérieux et qui sans aucune référence et dont la vie se résume à visiter des offices laisse surgir une œuvre aussi aboutie) le réalisateur revient à une autre présence, une présence et rupestre douce à la fois. Uhde, sortant de Paris pour quelque repos, découvre cette œuvre étrange. C’est là que Yolande Moreau « prend » son personnage, visite ses lieux, apprend les chants latins que l'artiste chantait tout en créant ses oeuvres. A travers elle le cinéaste retrouve le clair obscur de la présence à la fois banale et illuminée et qui est inspirée (paradoxalement peut-être) à l’actrice et au réalisateur par le personnage central et l'atmosphère du « Last Days » de Gus van Sant. Le réalisateur et son égériet font jaillir de Séraphine de Senlis une mémoire à la fois bouchée et ouverte, une douleur, une espérance dont on ne saura rien mais où viennent "jouer" les couleurs atténuées du réel face aux couleurs vibrantes des tableaux. Il faut dès lors se laisser abandonner à un film qui joue sur la patine plus que sur l’éclat au sein d’une pellicule qui donne un grain de vitalité qui s’efface. Oui, il faut se laisser prendre à ce cheminement, à ce balisement d'étapes qui émergent. Voir ce qui se trame dans un agencement (un rituel - sans quoi l'art n'est rien) qui n'est plus simulacre mais une révélation. Provost nous fait sentir cette présence par la matière même de la peinture que Séraphine travaille obstinément (jusqu’à la démence puis l'enfermement
final) ainsi que par l’exigence d’une réalisation remarquable par sa retenue pour évoquer le choc entre deux mondes rien qu'en le suggérant.
Rerement il auyra été donner de voir et de comprendre le portait d'une artiste qui reste avec le Douanier Rousseau le modèle des primitifs modernes.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.