Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Serge Demarchi


Serge Demarchi

serge demarchi

Serge Demarchi, dynamique septuagénaire savoyard vit sa vocation depuis plus de 60 ans.
A 8 ans, il savait déjà qu'il était né pour être artiste peintre, et a finalement réalisé son rêve. Amateur à ses débuts, et après une vie très active, il a tout lâché en 1973, pour ne plus tenir que ses pinceaux, et exposer partout en France.


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Trois faces du nom
de Jean-Paul Gavard-Perret

Les images osent à peine se poser à la surface. On distingue les traits, les faits demeurent presque imperceptibles avant de s'amasser peu à peu à travers les destins croisés de deux peintres (Gauguin, Hooper) afin qu'un troisième apparaisse. Il y aura donc juste ces images qui découvrent mais ne montrent pas, qui lancent, par la bande, une sarabande.

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Serge Demarchi et la question du paysage.

par Jean-Paul Gavard-Perret

"Je ferme mes yeux mi-clos, juste comme lorsque je conçois un tableau et le vois des maisons en couleurs ardentes et vives, pures et profondes, je vois" (Hundertwasser).

 

Serge Demarchi - Rêves adriatiques 55cm x 46 cm
Galerie Roland Charton (Avignon, France)

serge demarchi
Il faut toujours de "La symphonie des toits" ou des "Rêves adriatique" de Demarchi pour comprendre ce qu'il en est d'une certaine qualité de la peinture - peinture au moment même où elle est tant vilipendée. Il est vrai qu'il reste plus facile de se défosser en sortant de la toile plutôt que de s'affronter à elle avec les "pauvres" outils et éléments que possèdent un peintre. Demarchi sait créer des paysages (intérieurs ou extérieurs) dans une sorte d'état intermédiaire entre rêve et réalité mais qui perforent paradoxalement tout espace "intermédiaire", tant ils happent par l'entremise de quelque chose qu'il faut bien appeler l'éclosion du regard. Existe ainsi un retournement de la vue puisque c'est l'œuvre qui semble interroger le regard, ce regard qui est sensé la voir. De l'œil au regard s'instruit la médiation de l'oeuvre : soudain c'est elle qui fissure énigmatiquement les certitudes trop facilement acquises de la contemplation fétichiste et qui n'est plus seulement réduite alors à un objet purement frontal.

A ce propos, Lacan, à la suite de Merleau-Ponty - a théorisé la différence œil-regard : "ce qu'il s'agit des cerner par les voies du chemins que Merleau-Ponty nous indique c'est la préexistence d'un regard - je ne vois que d'un point mais dans mon existence je suis regardé de partout" (Le Séminaire). A quoi s'ajoute cette remarque capitale : "j'avancerai ici la thèse suivante : assurément dans le tableau toujours se manifeste quelque chose du regard. Le peintre le sait bien, dont la morale, la recherche, la quête, l'exercice est vraiment la sélection d'un certain mode de regard". Demarchi propose une suite de tableaux qu'on osera nommer "anamorphoses". Mi classique, mi baroquisant, mais impressionniste aussi il crée un genre figuratif particulier, via les mille jeux d'une sorte de maniérisme (e ce mot n'a ici aucun sens négatif, au contraire il souligne combien la construction d'un tableau est avant tout une technique, un travail - mais une ascèse aussi. Ascèse poétique mais ascèse tout de même.

La béance oculaire s'inscrit dans la peinture de paysage de l'artiste chambérien sous la modalité d'un mystère dans (de Cabourg, Paris ou Venise) ses différences semblent sortir d'un autre royaume. Les reflets lumineux qui se concentrent sur le plan supérieur (ciel) font le jeu de l'entrebâillement de la vie à l'affût plus bas et donné le plus souvent par des touches de blanc. Parfois, dans les portraits, des créatures dites mutines semblent bien plus sombres, achérontesques que le peintre semble l'affirmer. Elles nous regardent du fond des âges, en improbable passeuses d'âme et nous renvoient par leur centralité à notre vanité - qui s'inscrite d'ailleurs dans ses paysages intérieurs sans que, là encore, rien n'en soit dit. Quant au paysages extérieurs, c'est plus subtil encore : on croit en tendre la voix de la nature et devenir le confident de ses opérations les plus secrètes. Mais ce que l'artiste fait jaillir de ses "portes aux chimères" n'est pas loin de l'abîme. C'est pourquoi de tels paysages possèdent toujours quelque chose d'(angoissant au sein même de leur majesté d'apparat.

La mort est encore à Venise - comme dans le film de Visconti d'après Thomas Mann - dans la saisie du et par des tableaux qui constituent une sorte de mise en rêve du paysage et du rébus qui l'habite par l'œil qui se cherche en lui comme on disait autrefois que l'âme se cherche dans les miroirs. C'est pourquoi chez Demarchi deux opérations ont lieu en même temps : concentration mais aussi ouverture du champ. Avec en plus un effet de réflexion : le regard s'éprend, s'apprend, se surprend alors que l'œil butinant et virevoltant reste toujours pressé. Il lui manque sans doute le poids de la mélancolie et de la mort que Demarchi lui rappelle. Avec le peintre il ne peut plus se contenter de passer d'un reflet à l'autre. Ainsi, l'oeil vise l'objet, le regard la chose - ou ce que Beckett nommait "la choséïté". Voulant inscrire entre ici et ailleurs son extra - territorialité le regard fonctionne dans une dimension structurante qui comme le prouve Demarchi subvertit les notions habituelles de dehors et de dedans.

Au fond des ciels du peintre, soutenus par des ponts, des colonnes;, des haubans s'érige sous masque de grisé et d'or-rose une sorte de pavillon de l'angoisse. La mélancolie transcendante qui s'exprime là semble de nature à traverser la vision du spectateur jusqu'à atteindre un arrière-oeil, un au-delà non désignable mais pourtant déjà appréhendé et qui pourrait être le royaume des morts. Ses compositions autour de la neige et des frimas présentent des motifs "organiques" isolés dans un paysage aux couleurs sombres et menaçants. Le thème de la solitude y est, comme partout dans l'œuvre, omniprésent même si l'artiste - plus romantique qu'il n'y paraît - cherche à provoquer un état de communication empathique avec une nature soumise au déroulement des saisons.

Mais Demarchi fait un pas de plus et montre ce qui échappe normalement au regard : la face interne d'une transformation des éléments naturels. C'est pourquoi il présente des plans irréguliers - de forte connotation organique - comme emboîtés ou dissouts les uns dans les autres au sein de perturbations atmosphériques. A la révélation romantique plus ou moins féerique succède en conséquence le désir de rapatrier l'œil dans le regard et la chose dans l'objet peint pour témoigner d'une sur-vie dans le paysage de la nature. La circulation organique de la vision, par delà l'expérience du mal et de la mort, réassure l'homme comme si un troisième œil lui étaient donné - à la manière de ce que proposent certaines cosmogonies asiatiques - afin de se retrouver à travers la peinture.

Mais pour cela - et parce que l'homme ne cesse se vivre la manque l'artiste savoyard pourrait faire sienne la phrase de Blanchot "on ne peut peindreque dans un élan rilkéen" (L'espace littéraire)?. Et c'est cet élan qui permet à l'artiste de rester maître devant la mort à Venise ou ailleurs. Contre elle, il établit des rapports de "-souveraineté. L'artiste montre comment par delà les apparences c'est le regard tout entier qui va se faire paysage. Sa peinture fait fonction de labyrinthe oculaire enlacé dans le paysage. Et pour lui l'œil c'est aussi la fenêtre. L'appareillage optique nous voit et nous touche au sens propre : il nous permet de percevoir des profondeurs cachées d'une architecture à laquelle est associé parfois quelques éléments végétaux.

D'ailleurs, toute la problématique de l'architecte et du paysage est inscrite chez Demarchi. Taupe voyante il n' qu'un but : remonter à la source de toutes les fissures, de tous les interstices, s'insinuer au cœur des éléments afin de les faire communiquer dans une unique et gigantesque métaphore de l'être pris en balance entre le ciel et la terre, le minéral et l'aquatique. C'est en ce sens qu'il faut considérer sa peinture "figurative" comme une traversée des apparences. Le paysage traverse un visage, le visage génère un paysage. Demarchi reste non seulement un héritier des grands maîtres flamands ou florentins mais apparaît comme le dernier grand paysagiste au moment même où pourtant ses paysages sont comme chassés du tableau par les désertificateurs mentaux du géométrisme carcéral, du minimalisme et de l'idolâtrie d'une certaine neutralisation.

C'est pourquoi au subjectivisme qui s'emploie - dans sa fascination morbide - à dévaloriser la couleur et à prôner l'autisme du dessin, Demarchi - tel Spinoza s'efforçant de polir avec patience jusqu'à la perfection, dans sa retraite, ses lentilles optiques comme pour mieux affiner les instruments de perception de la nature - propose, en l'allégeant, de désenclaver le fantasme, de redonner au leurre non pas le brillant factice de l'illusion mais sa valeur d'instrument de rituel de la chasse, bref l'indispensable gage d'un parcours "heureux" dans la mise en évidence du Regard. Le peintre nous prouve enfin qu'un art de la célébration est encore possible à condition de rapatrier l'homme dans sa Demeure (ethos). Aussi, re-découvrir le paysage dans le lieu c'est comme, à la suite d'un deuil, se réapproprier sa maison. afin de redécouvrir comme le disait Klee " l'homme caché dans son feuillage singulier et irréproductible".

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.