ANDRES SERRANO : VERS UNE AUTRE PORNOGRAPHIE
par Jean-Paul Gavard-Perret
Andrès Serrano doit une grande partie de sa notoriété à ses photographies qui donnèrent lieux à diverses controverses et qui firent et font encore scandale. Il y eut bien sûr la série “ The Morgue ”. Mais il y eut surtout ses cibacromes où l’on voyait par exemple un homme uriner dans la bouche d’un autre (série "History of sex ”). Plus récemment avec sa nouvelle série « America », on pourrait estimer que l’adepte de la provocation se fait moine bien pensant. Pour preuve ses nouvelles oeuvres ont suscité beaucoup moins de bruits et de fureur. Mais cet effet n’est pas que négatif au contraire. Il permet de faire le tri entre ceux qui ne retiennent dans le photographe que l’habile fomenteur de scandales iconographiques et ceux qui le considèrent comme un des photographes les plus importants de son époque.
Si Serrano sacrifie ici à une mode : c’est uniquement celle dont raffole actuellement galeries et musées : le grand format. Pour le reste, tout est beaucoup plus subtile de la part de celui qui affirme “ Avec America je ne cherche pas à me racheter, j’ai fait cette série pour moi comme une forme d’hommage et non de contrition ” face à tous les américains (en particulier) qui furent offusqués par ses séries précédentes. Et il précise encore “ j’espère que je ne serai jamais pardonné pour ses séries mais ce serait bien si un jour je faisais partie des collections du Vatican ”….
Serrano a conçu la série ”America ”, en allant à la rencontre des gens comme s’il voulait faire une bande dessinée où la photographie remplacerait le dessin. Il dresse un kaleïdoscope d’une Amérique profonde sans souci ethnographique et au moyen de portraits très disparates. De la bimbo (“ Miss Hooters, Ercic Burgess ” ou au pilote de ligne - prototypes du cliché nord-américain - au d’un séropositif fort éloigné de l’image habituelle du “ sujet ”. Sans fioriture en une sorte de classicisme digne des studios Harcourt mais où la couleur remplacerait le noir et blanc, Serrano nous pose paradoxalement devant un univers baroque où la couleur des fonds renforce l'impression d’une réalité aussi faussement rayonnante (portraits du Néo nazi ou du scout) qu’éclatée.
Il existe d’ailleurs chez Serrano un art particulier de la “ prise ”. Il se considère plus comme un “ auteur de tableaux ”, un artiste d’atelier. C’est pour lui là manière de s’extirper de ce qui a souvent constitué la “ grande ” photographie américaine avide de traquer la réalité de manière journalistique et documentaire. Serrano propose à l'inverse un procédé de décalage entre un sujet (objet de la photo) et sa méthode de capture, de prise de vue. Surgit un jeu entre le réel et l’artifice, entre l’imaginaire et ce qu’il fait sourdre des apparences. L'artiste à travers ses portraits ne nie pas l’idée d’un conditionnement qui font des Américains représentés ce qu’ils sont. Mais de chaque « cliché » surgit une sorte d’imprégnation critique et souterraine du regard porté sur les sujets. Cette approche crée une « pornographie » moins superficielle que celle à laquelle l’artiste (avec "Piss Chris" de History of Sex cité plus haut) nous avait habitué. Elle marque chez lui une période de plus grande sensibilité aussi perverse que piégeante.
La « cartographie » qu’impose des clichés apparemment « classiques » est donc novatrice. Les inconnus que Serrano photographie deviennent des patients. Il traque par son jeu photographique une sorte d’inconscient visible à travers les interstices ouverts entre la portrait réel et sa présentation artistique. En ce sens il répond à la fameuse phrase de Deleuze dans « Psychanalyse morte analysez » (paraphrase de la phrase de Beckett « imagination morte imaginez ») : « l’inconscient ce n’est pas un « était » au lieu duquel « je dois advenir ». L’inconscient vous devez le produire ». Serrano devient par les poses qu’il choisit l’accoucheur de cet inconscient qui est en marche. Deleuze ajoutait d’ailleurs « l’inconscient c’est une substance à fabriquer ». Le photographe aide à la produire à travers le substrat social et politique que ses portraits font jaillir.
L’artiste inventorie une certaine Amérique aussi disparate que complète et complexe à travers le flux de signes qu’il est capable de saisir tant par ses mises en scène que par les vêtements qui balisent le territoire corporel de chacun des individus choisis. L’artiste se livre à un grand recensement des intersections des interpolations ou tangentes qu’il met en évidence. L’imaginaire vient au service de l’ordre d’un réel qui à la fois nous crèvent les yeux mais qu’on ne voit pas. D'où la force "pornographique" de cibacromes qui constituent des projections ou – mieux - ce que Derrida nommait des « jections ».
Chaque portait devient un rébus qui nous permet de comprendre l’importance des sous-jacentes ou arrière-fonds archaïque qui donnent naissance à de tels « modèles » stéréotypiques soudain mis à nus. D’ailleurs Serrano est précis sur ce point : « j’ai vu les gens comme des archétypes. Ils relèvent de seul fétichisme dans le simple fait qu’ils portent leur costume ou leur uniforme ». Utilisant le portrait comme une exploration d’idées, de problèmes il cherche ainsi à comprendre et relier – et c’est le sens de toute son œuvre – sur ce qui dans chaque individu appartient à sa part d’humanité qui le retient au sexe, à la mort, à la vie.
Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr
| Jean-Paul Gavard-Perret Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.
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