Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Shu Yong


C'est son formidable dynamisme qui caractérise l'art contemporain chinois et aussi sa jeunesse, son énergie, sa vitalité, son humour. Cette scène peu et mal connue, Michel Nuridsany nous la fait découvrir dans des textes alertes et complices, informés aux meilleures sources : les artistes eux-mêmes. La Chine, il y va depuis 1996, visitant les ateliers, fréquentant les artistes dont beaucoup sont devenus des amis, assistant aux biennales et aux évènements les plus considérables de ces dernières années, spectateur privilégié des transformations qui ont propulsé cet art au premier rang sur la scène internationale.
En parfait accord, Marc Domage a photographié les œuvres, les artistes, mais aussi les ateliers, les appartements, (environnement les vernissages, les galeries, les musées, les rues, les gens. Bref, voici la scène artistique chinoise comme si vous y étiez. Vous découvrirez ici l'effervescence de la fin des années 1970 avec le groupe des Étoiles, le Pop Politique et Cynique des années 1980 et 1990, le Gaudy Art et l'émergence ironique et heureuse de la toute jeune génération qui s'exprime à travers la performance, la vidéo et les jeux vidéo. En 30 artistes, 30 ans d'art contemporain chinois.


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SHU YONG : EX UTERO L’AVENIR EST DANS LES BULLES

par Jean-Paul Gavard-Perret

 

Shu Yong - biennale de Florence ( http://french.china.org.cn/ )
shu yong L’artiste chinois Shu Yong s’est vu décerné la médaille d’or du jury de la biennale internationale d'art contemporain de Florence. Ce prix  récompense les artistes qui contribuent à l'art contemporain mondial en y exerçant une grande influence. Shu Yong est un de ces artistes pionniers dans l'art expérimental. Il s’est fait connaître par des œuvres controversées et qui ne peuvent laisser indifférentes. Elles sont placées en grande majorité sous le signe de la bulle. Vides ou remplies (d’une autre « bulle » : un sein par exemple) elles deviennent le lieu paradoxal du développement et de la métamorphose.

La bulle n’est donc pas ce qui clos mais qui ouvre. Son univers matriciel est  un univers en expansion. A l’expression phallique, à la figuration érectile fait place un imaginaire du gonflement, de la grossesse. La forme maîtresse passe d’une étroitesse première à un lieu où les espérances fomentent par grossissement et multiplication la curiosité et le désir. A la vision phallique et à l’obéissance qu’elle implique s’ajoute ou plutôt se substitue la forme de la stimulation et du gonflement. Contre l’effroi qui raidit mais qui paralyse Shu Yong propose ce « fascinus » maternel, ce comblement. Il prend le pas sur la détumescence toujours possible du plaisir et  sur la dévoration du donneur..

L’artiste ne voue plus l’origine à l’invisibilité. Il transforme l’invisible dans le réel et le visible dans l’irréel que représente toujours peu ou prou la bulle en ce qu’elle possède de fragile, d’éphémère.  Shu Yong nous renvoie à une expérience enfantine de la quête infinie. Celle-ci  reste en effet le point de départ de la curiosité, du désir et de l’angoisse des humains. D’autant que le créateur double la forme première d’une vision encore plus érotique. L’adjonction en son sein du sein n’y est pas pour rien. Il reste pour l’homme désirant  le banquet dont il rêve afin satisfaire en lui la bête affamée, « effemmée ».

De la hantise de l’air créée par la bulle le regardeur passe de la peur à la quiétude, au rassasiement. La castration qui terrifie les enfants mâles lorsqu’ils constatent la différence des sexes n’a plus à faire le deuil de l’autre sexe et du manque. Soudain ce qui demeure caché du sexe féminin l’artiste en provoque la réversion, la sortie, l’éclosion ex utero. Le vaginal n’est plus ce que Quignard nomme dans « La nuit sexuelle » « le louche et le glauque » mais le transparent et le lumineux. Il n’est plus utile de glisser dans le trou pour voir ce qui s’y passe et – une fois chose faite – ce qui s’y fomente et germe. Tout est soudain offert, « ouvert ».

La bulle dans sa transparence donne de l’intérieur. Le secret lui-même de la femme accouche. Au « velate » (le voilé) mais place le sans voile (le « revelate »).  Nous sortons de l’obscur à travers ces bulles. Shu Yong que les  fait rebondir devant nos yeux ébahis et parfois dubitatifs. Nous n’épousons plus la nuit, nous en sortons par toutes ces aurores qui jaillissent et se multiplient. Soudain les poissons que nous sommes sentent et voient l’eau dans laquelle ils « nagent ». Ils ne sont plus des fantômes dont l’âme craint d’être avalé par le ventre de quelque monstre marin.

 

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.