L’ART OU LA MUSIQUE DU SILENCE
Silences, exposition au Musée d'Art moderne et contemporain - Strasbourg, du 18 Avril 2009 au 24 Août 2009Martial Raysse - Beach
En peinture comme un sculpture – et c’est un truisme – l’image est fondamentale. Mais encore faut-il comprendre ce qu'elle donne à voir. A voir et à entendre. On ne peut pas se borner à sa simple analyse et encore moins à lui attribuer un système orthonormé de classification purement visuelle. Le puits d'images par lequel s'alimente le processus de l'imaginaire iconographique aussi bien à travers les traquenards de l'inconscient du créateur ou les fantasmes du spectateur laisse entendre un bien étrange silence. Le rire crispé de Munoz, les chuchotements des marcheurs de Boltanski ou de Giacometti, la classe morte de Kantor, bref les oeuvres rassemblées par Marin Karmitz pour l’exposition "Silences" non seulement parlent d’elles-mêmes mais font entendre le silence sans fond de l'être. On peut affirmer sans peine que de telles œuvres ne sont faites que pour cela.
Mais Patrick Bouchain ayant peur que le silence du recueillement soit insuffisant pour l'entendre a créé une scénographie labyrinthique et sombre propice à l’errance et à l’isolement. C'est là presque un luxe inutile : les grandes œuvres n'ont pas besoin d'artifices afin que l'on perçoive leurs échos : il n'est pas de bruits si profonds qui n'empêchent d'entendre leur silence. Les "couloirs" d’Ilya et Emilia Kabakov, les angles tranchants de Mario Merz, la porte sans issue de Gober sont suffisamment forts par et en eux-mêmes. Astucieusement cependant Bouchain a inséré les énumérations d’On Karawa, le jukebox de Martyal Raysse, la bande-son organique de Chris Marker afin de souligner de leurs murmures le silence. De telles adjonctions sont soudain plus probantes et pertinentes.
Une telle exposition à travers sa stratégie parfois trop lourde et redondante rappelle cependant que l’image la plus simple n'est jamais une simple image. Elle prouve aussi que la poétique de l'image aboutit toujours à une poétique du silence. Ce dernier prend à travers les images souvent une place centrale. Il est "dilaté" (qu’il provienne de l’être ou du monde) à travers la plastique. Et dans les œuvres réunies ici on peut affirmer (le choix n’étant pas anodin) que ce silence donne le sens profond, intrinsèque à la création . Il ne s'agit pas pour autant de le paraphraser ni d'établir des équivalences, xn = y, où x serait le silence pris en considération, n l’intensité de sa présence et y la force artistique que l'on en peut tirer. Les œuvres parlant le silence d’elles-mêmes il n’est pas besoin de détour : Seul le silence vient conférer à la création une vitalité tragique.
Les œuvres rassemblées prouvent qu’elles ne sauraient se ramener aux éléments qui la composent mais à leur force d’éclatement du silence par leur langage et leurs pressions. Celui-ci et celle là remodèlent sans cesse sa puissance, sa signification. L'exposition prouve aussi que souvent l’image est la meilleure figuration possible du silence. Il ne peut être désigné de manière plus claire ou plus caractéristique. En ce sens les images ne sont jamais interchangeables d'où leur valeur symbolique et non allégorique puisque l'allégorie, souvent de manière arbitraire, renvoie au passé et ne fait que représenter la traduction concrète d'une idée difficilement exprimable. Le symbole, qui n'est jamais arbitraire, est en revanche lié au devenir, puisqu'il évoque tout naturellement un silence. Il demeure, en fin de compte le lien fondamental entre l'ici et l'ailleurs, le bruit et le vide. C'est pourquoi toute "vraie" création est bipolaire. D'une part elle est symbolique puisqu'elle offre toujours le passage d'une réalité présente à une réalité autre qui dépasse la première. D'autre part (et en conséquence) elle est épiphanique du silence, puisqu'elle laisse apparaître quelque chose qui n'existait pas auparavant. Chaque silence qu’elle fait ressortir possède une « onde de choc » particulière.
Par ailleurs l’exposition prouve qu’une œuvre d’art, par la dynamique et les potentialités qu'elle ouvre, est la réponse cherchée, dans l'espace, aux angoisses de l'homme devant la temporalité. Rien n’est plus angoissant en effet pour l'être que le silence. Ce dernier demeure toujours peu ou prou pour lui synonyme de mort. Les créations réunies par la volonté de Karmitz à Strasbourg représentent parfaitement l'expression d'un imaginaire qui est le point d'échange des pulsions et le lieu des réponses cherchées dans l'espace le plus sourd de l’être ou du monde. Fervent partisan du décloisonnement des pratiques culturelles le commissaire de l'exposition a montré comment les artistes "brisent le silence du tableau" parfois en introduisant des mots, des dits ou des écrits au sein de leurs oeuvres. Mais cela reste cependant plus probant lorsqu'il propose les œuvres vraiment "muettes" de Giacometti, Raysse ou Boltanski que le fondateur de MK2 collectionne depuis plus de vingt ans.
Marin Karmitz
Rappelons que Karmitz a adapté une pièce de Beckett et a montré combien les mots eux-mêmes pouvaient faire parler le silence. Pour le réalisateur et commissionnaire transversal de différents arts (le cinéma, la littérature, la musique, la peinture, la sculpture, la photo et la vidéo ), "Silences" - avec Appelt, Baselitz, Giacometti, Gober, Naumann, Raysse et les autres - permet d'appréhender le sens de la poétique du silence. Parfois cela est convainquant, parfois cela est « téléphoné ». Mais l’art montre ici, comme parfois d’ailleurs la littérature (cf. l'exemple de Beckett ci-dessus) qu’il peut être le lieu majeur de la manifestation et de la réalisation du silence et de son devenir. Le silence se sculpte et se peint. Et si en matière de création, la "matière" primordiale de l'Imaginaire est l'image, encore faut-il demeurer clair à son sujet : il ne s'agit pas d'une figure rhétorique ou métaphorique. L'image « vraie », expression d'une réalité jamais vécue jusque-là, ne renvoyant précisément à rien d'antérieur à elle, est la créatrice du langage du silence. Il s'ajoute par l’art à la réalité et fabrique du sens. L’image a donc toujours un silence à faire entendre et résonner. Et une telle exposition permet de rappeler que l’art n’est pas une manière de dire autrement le silence mais d’en dire autre chose.
Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr
| Jean-Paul Gavard-Perret Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.
|


