Artistes de référence

Silvana Reggiardo

Silvana Reggiardo

Silvana Reggiardo est née en 1967 à Rosario en Argentine. Elle vit et travaille aujourd’hui à Paris.

Silvana Reggiardo : le site


L'épure et l'extase.

par Jean-Paul Gavard-Perret

Silvana Reggiardo, Photographies récentes, La Vitrine de la Photographie Européenne, 71 avenue Richelieu, Paris, du 15 octobre au 30 novembre 2008.

Oui la photographie existe. A ceux qui pensent le contraire Silvana Reggiardo propose le plus cinglant démenti à travers un des travail le plus intéressant qu’il est donné de voir. L’artiste prend en effet et si l’on ose dire la photographie « au pied de la lettre ». Chaque cliché construit, réinvestit le monde en une autre ouverture et devient le centre d’un questionnement qui ravira autant ceux qui annoncent la mort de la photographie que ceux qui espèrent en sa renaissance. De plus en plus l'oeuvre photographique de Silvana Reggiardo se concentre sur le caractère pictural de l’architecture moderniste à Paris, à Buenos Aires (l'Argentine est son pays d'origine) et plus récemment  à New York. Il ne s'agit pas pour autant d'une quête du pittoresque moderniste, mais de l'extraction d'images à caractère conceptuel. Depuis une dizaine d’années, l'artiste développe un travail photographique autour des espaces ou des objets du quotidien. Il y eu d'abord les télévisions et les objets qui les entourent, (objet télévision, Paris 1992-1997). Puis, sortant de l'univers clos pour déambuler dans la ville (les présences désagrégées, Paris 2000) mais aussi pour s'intéresser aux entrées d’immeubles d’habitation (lieux communs : paysages, Paris 2001) ainsi qu'aux  gestes du travail (W, court métrage, Paris 2004), la photographe est toujours passionnée par les notions de reflet, de vitrine et de la transparence. Bref de l’écran et ce qui fait image. Sortant progressivement du registre documentaire et d'une dimension critique son travail prend une une dimension fictionnelle et fantastique dans laquelle l’image ne se trouve pas là où on l’attend.
Pressentant que l'illusion comme la seule source féconde de la photographie mais sachant rebondir sur elle afin de lui donner une autre présence, un autre contenu, une autre façon de la regarder, Silvana Reggiardo a toujours quelque chose d'inter-essant à dire et à montrer. Dans ses lignes et ses couleurs surgissent une sorte de limite et c’est là pour l’artiste la manière d'appréhender ce "Grand Secret" - cher à Henri Michaux - dans l'effacement de l'illusion de réalité par substitution à/de l'apparence. Une telle oeuvre désosse, use, libère, montre la ville. Il ne s'agit plus d'accrocher aux cimaises des pans du leurre mais de créer par celui-ci le temps de la fragmentation en une sorte de recueillement dont l'ironie n'est parfois pas absente. Mais la photographe, et c’est une de ses qualités essentielles, ne cherche pas les « coups dans lesquels la peinture s'est épuisée. Chacune de ses toiles, en ses jeux arachnéens, permet d'explorer des contrées inconnues. Le regard pénètre vers ce qui nous aveugle. Dans la compacité démembrée/reconstruite surgissent des soubresauts sensibles, signes d'une sorte de convulsion, signes aussi d'un tout fini renversé. La peinture n’est plus un pur néos. Elle ne se « mure » pas dans son apprêt mais s’en éloigne. Contre l’épaisseur et le poids urbain surgit une densité paradoxale que la photographie distille en ses séries, ses arrêts, sa diaphanéïté et la recherche d’un horizon géométrique ( même s’il reste bouché). Les pans de lumières créent des resserrement, des élargissements, des passages de l’ombre à la lumière, de l’horizontal à la verticale. Voici soudain une autre théâtralité à la fois de la photographie et du monde urbain new-yorkais ou parisien. Les couleurs participent à la métamorphose du réel en ce qui est bien plus qu'une suite de clichés. Lieux de passage, et moments de tumultes sont instruits selon un nouvel ordre de re-montrance. Portée à ce point la photographie devient la force lumineuse de la ville pour en chasser l'obscur de ses poches d'ombre.

Les lignes-contours ne sont là que pour effleurer différentes plages en miroitant. Le regard s’emplit de ce déversement de lueurs. Ce n’est pas la lumière banale du dehors mais son suspens filtré. C’est de la couleur habitée mais qui ne dit rien hors d’elle. En ses plages elle monologue
pour dire ce que les mots ne font pas parce que, croyant capter le sens, ils l’abîment. On éprouve cet ensemble dans une fugace extase : ce qui est absent est répandu par la couleur que rehaussent par touches les lignes qui l’exalte. Tout est là mais comme hors de prise. Alors est-ce vraiment donné si c’est hors de prise, est-ce hors de prise puisque c’est donné ? Dans cette dialectique tout se joue. Il y a la lumière contre le bleu du ciel. Et pour cette opposition : une cause optique,
d’onde. Le jaune scintille presque pour lui-même, tenant à lui-même mais comme oublieux de sa force. Tandis que le bleu, trop fragile est déjà l’ombre. Dans l’oeuvre le monde qui était son départ n’est plus au terme qu’un départ. Ce dont, un jour (ou une nuit) on part. La photographie elle aussi en part progressivement, s’en détache. Mais pour nous rappeler à nous dans la ville. Entre la base et le sommet de chaque cliché quelque chose est sauvé en fournaises multiples qui ne peuvent s’achever. Un rêve s'éparpille, se reforme aux seins de richesses voisines de la perte et en dehors de ce qui peut se prévoir. Le temps soudain est ouvert sans aucun repère. Juste les couleurs, le bleu, le jaune, leurs séparations sont là où s’éveillent dans le présent un rituel visuel . Appelons cela l’extase nue et la pure ouverture  de lumière, cette extase que Silvana Reggiardo elle même ne cesse de signer au lieu sans lieu où elle se tient : la photo.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.