ASSAN SMATI OU LA SAGESSE DU FOU
par Jean-Paul Gavard-PerretAssan Smati, "Evolution" À l'URDLA (Villeurbanne), jusqu'au vendredi 16 juillet
Palettes, Pigeons, Papillons, crânes, Pylônes, Eléphants, Chevaux, Centaures, boxeur KO et vieille femme OK dans leur lutte, vanités, etc. : tout est bon pour Assan Smati. L’artiste recourt aussi bien à la peinture qu’à la sculpture ou à la sérigraphie dans son bestiaire, son humanité et ses leçons des choses. Il ose la monumentalité dérangeante comme la miniature. Il mêle le rugueux de certaines statues à la beauté lissée d’autres à la résine rose ou bleue entêtante. D’un côté l’exaspération baroque des formes clouées de l’autre une rigueur impressionniste (mais expressive tout autant).
Le disparate plus qu’esquissé signifie une sorte de dissémination culturelle fruit d’influences issues de diverses traditions plastiques. Néanmoins de l’ensemble surgit un point commun : la force. La force dominante ou celle qui est vaincue. L’une et l’autre se concentrent selon plusieurs déclinaisons. Au classicisme des centaures, répond le minimalisme des pylônes, le ready made des bennes bleues fait écho aux motifs répétés d’un art islamique. Et le post moderniste expressionniste d’une statuaire de figuration fait le jeu de l’impressionnisme le plus décapant.
Le monde reste dans sa violence et sa diversité au sein d’une œuvre qui fait respirer car elle accepte l’essentiel : à savoir une esthétisation originale. Assan Smati ose la notion d’œuvre en tant qu’objet mais un objet qui fracasse la tranquille continuité du discours artistique qu’il soit iconoclaste ou conservateur. En cela il fait figure d’artiste d’exception et entièrement à part. D’un côté et par exemple son cheval bleu laisse éclater une sorte de rêverie non dénuée de sexualité hétéro ou homo ce qui pourrait attiser la haine des censeurs. De l’autre un bestiaire ailé lie l’art le plus classique à l’art musulman. Quant à l’exercice de « vanité » il est soudain mêlé à une imagerie qui rappelle autant la sauvagerie d’un Franz Marc que le bleu d’Yves Klein ou de celui de certains touaregs.
Face au kitch délicat du cheval qui représente un clin d’oeil au Bernin, des toiles et des sérigraphies sombres créent une pompe très funèbre. Elles rappellent l’art chinois le plus ancien. Le brassage est donc incessant et obsédant à l’image du boxeur et des têtes de mort qui laissent immanquablement penser à Léonard de Vinci. Dans cet immense cirque Jeff Koons lui-même est dépassé : il se réduit à la figure d’un raffiné qui aurait occulté tout un pan de l’ histoire. Assan Smati à l'inverse ne l’a pas raté. Brutal mais esthète il mélange les grilles de lecture par ses propositions polymorphes. Elles viennent porter le doute dans les manifestes et les règles de la postmodernité.
Comme son boxeur, tout dans l’œuvre est mis à terre pour mieux se soulever sans pour autant renoncer au pouvoir décoratif. C’est bien là toute la puissance aussi ailée qu’enflammée de l’œuvre. Elle ose plus puisque qu’elle aborde franco ce qui est devenu le tabou de la beauté. Pigeons broyés et chevaux dingues et énervés dessinent un lieu et un univers paradoxaux. La contrainte de la matière, la carapace de scarabée des formes excluent toute mélancolie par rapport au passé et restent ouvertes aux possibilités de ce qui demeure ici vertébré. La solidité, le plein permettent de reconnaître l'endroit où la vie se creuse, se mange du dehors et du de dedans.
Pour Assan Smati demeurer fidèle à la vie comme à l’art revient toujours à tenter des expériences plastiques sans se soucier des poncifs et des modèles. Chaque œuvre est une preuve de maîtrise et un moyen de la maltraiter. L'art peut donc le papillon, le pigeon comme il peut le cheval ou l'éléphant. Il peut la puissance ou l’infirmité. L'œuvre n'opère pas la coagulation des fantasmes : elle crée la métamorphose et la mise à mal (parfois ironiques, souvent même) des pouvoirs aussi gigantesques qu’orthoptères qui nous grignotent.
L’artiste sait qu’avant même et après l'image et celui qui la crée, au début comme à la fin de la terre il y a eu et il y aura le règne animal dont nous ne sommes qu'une variation. Chacun de nous est fait à son image et n’est qu’une sorte d’excroissance quasi incongrue. Nous sommes poux parmi les poux. Mais Assan Smati rappelle qu'il faut les chercher plus loin que dessus la tête. Et il n’oublie pas de gratter l'histoire de l'art pour ce qu'elle enseigne à travers diverses cultures. Ces dernières ne sont plus traitées comme des parasites étrangers mais elles nous lient au peu que nous sommes. Elles créent l'espace qui nous sépare de nous-mêmes mais aussi celui qui nous fait appartenir à une fraternité. Même si celle-ci a bien du mal à se constituer : rappelons sur ce point les pauvres histoires qui animent notre hexagone par effet de voile…
Il convient donc d’entrer dans le grouillement de l'œuvre, de se débattre jusque dans ses ambiguïtés, ses "impuretés" salutaires. L'artiste nous fait passer du paroxysme de l’idéal à l’abîme suceur de sang afin d'accentuer nos ongles pris dans la folie meurtrière de nous gratter le suint. Chaque œuvre dans sa diversité devient une nuisible germination.
Quel nom donner à son espace sinon ce qu'il représente : éléphant dans un jeu de quille, pigeon berné, papillon épinglé. Pouvoir de la bête, du fer et de l'acier Leur hantise, leurs coloris, leurs "cris", leur "crinière". L'incendie larvaire n'est jamais maîtrisé. L'œuvre dans son ensemble devient une immense réserve. Montrer ne revient pas à se défaire du nuisible mais pas non plus à refuser la beauté, intense et plus que cérébrale. L'artiste met au dehors la violence du dedans dans un surgissement volcanique Celui-ci devient le vacarme de l’intimité ouverte et désacralisée et prend diverses formes de matérialisations opérantes. Elles s'inscrivent en faux contre ce qu'on a inventé pour se défendre : l'insecticide et le religieux. Preuve qu'Assan Smati fait de ses travaux des inventions propices à souligner les pestes qui nous terrassent et les nuisibles qui nous assaillent.
Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr
| Jean-Paul Gavard-Perret Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.
|



