Artistes de référence
STÉPHANIE MIGUET

PORTRAIT DE L'ARTISTE EN COUSEUSE DE MOTS
PATCHWORK VOUS AVEZ DIT PATCHWORK ?

par Jean-Paul Gavard-Perret


Prélude

Quand son travail commence le soleil est au zénith mais des nuées traîne encore sur Voiron. Le corps de la couturière s’arc-boute, ses jambes se croisent, et soudain l’image gonfle comme un fruit qui ne se retient plus.

Son souffle se creuse, toute la masse est en tourment : l’imagination déborde, mais il faut l’épingler afin de lui faire rendre gorge et la broder. Elle pense parfois que ses enfants sont trop étroits pour laisser passer le sens. Mais soudain ses doutes s’apaisent : les os, les muscles retrouvent leur faim jusqu’à ce que ses mots deviennent sa chair : elle accouche des deux mains.

Tandis que le monde s’agite en son chaos, la fièvre de vie s’empare des morceaux de laine, des boutons de nacre. Dans le rouge et le noir sur la matrice vierge il y a ce que la couseuse aux yeux de luciole fraie de ses mains : c’est comme le cri de la mère qui peu à peu se perd et s’éteint dans un doux gémissement de fin d’orgasme tréfilé de calme intérieur. Il est grandement midi, au soleil. C’est l’heure des eaux plates et des couleuvres ingurgiteuses de grenouille un peu plus loin dans la campagne dauphinoise.


Stéphanie Miguet

Dans le travail de Stéphanie Miguet ce n’est plus la Père qui en ses noms parle, mais la Mère qui les remplace en des propositions plastiques. A chaque carré de textile son mot - du moins ce que Stéphanie Miguet en dit ou montre - une oeuvre en devenir. Il n’y a pas forcément d’attente, de corrélation étroite entre le concept et l’image à travers ce qui devient un patchwork inversé. C’est la subjectivité et l’imaginaire de l’artiste dauphinoise qui métamorphose le concept par une image sans souci d'explication ou d'illustration. Ainsi celui qui dans ce “ dictionnaire ” veut voir et savoir, celui qui tend vers le mot et l’image atteint une autre connaissance dont il sait qu’elle lui manque.

Face au signe abstrait se dressent des empreintes brodées dans un esprit que renieraient pas les artistes de l’arte povera : brins de laine, bouton de nacre, petits bouts de papier deviennent des rejetons qui brisent certaines chaînes admises. L’image textile matérialise le corps des mots afin qu’ils parlent autrement sous ces moutures qui les relaient, les réaniment.

La mémoire - puisque qu’à l’origine si le verbe est chair, les mots sont notre mémoire - se coupe de sa source abstraite, l’oeil se fait errant au regard d’une autre organisation soutenue par ce que la couseuse attache, tisse, lie afin d'arracher les ombres abstraites qui prétendent présenter les choses par une sorte d’absence qui devient conceptuelle donc équivoque. De fait un autre type de mémoire s’impose et s’oppose à la réminiscence platonicienne . Un appel de fond qui ouvre le visible dans une épaisseur différente. Une mémoire image suspend le discursif et fait surgir des morceaux de monde là où la représentation est neutralisée par les aiguilles qui percent, tricotent, agencent bien autre chose que de simples simulacres ou d’images fantomales.

Stéphanie Miguet gratte le discours ou ce qui fait image pour le recomposer autrement. Et les linguistes trop surs de leur science exacte devraient faire un détour par ces matrices qui requalifient le langage. Apparaissent un espace iconographique pré et post réflexif, une expérience brute et immédiate de la profondeur dont le corps par son geste crée la trame singulière. L’ensemble acquiert une voluminosité particulière qui s’apparente à ce que Merleau-Ponty affirmait : Le malade qui écrit sur une feuille de papier doit percer avec sa plume une certaine épaisseur de blanc avant de parvenir au papier . A sa manière l’artiste est donc une malade mais un docteur aussi qui soigne le mal par le virus de l’image en remplaçant la plume par l’aiguille capable d’instiller le sérum nécessaire à la vie.

Contre la trop simple ouverture de la perception par les mots à un fantôme de la chose concrète ou abstraite à peine qualifiée, il existe là le travail du palimpseste. Il fait monter du textile une vision dilatée, distendue même si le support choisi par l’artiste demeure resserré, contracté en ses petits formats puisque la main seule cadre son sujet, la feuille circonscrit l’espace. D’où ces pages d’écriture où les figures sont centrées ou décentrées, où les gestes précis sont doublés par l’afflux des références parfois drôles parfois plus cruelles et plus graves.
D’autant que le matrice est doublement présente dans cette oeuvre où se mêlent inextricablement le mot (cité) et sa nouvelle image : la seconde n’est pas le repentir du premier mais sa vision intime et large, sensuelle et symbolique à la fois comme interruption de la nuit (noire) de l’écriture et du silence qu' l'accompagne.. Ici au contraire le silence parle. D’où cette quenouille dans laquelle on peut débrouiller l’expression d’un démembrement infantile (comme s’il s’agissait de détruire des poupées pour voir ce qu’elles cachent), d’une joie de la dissociation des parties en vue d’une reconstruction.

L’entrelacs subtil du pictural et du scriptural, le jeu des matières de mercerie et de couture présente des apparitions, des visages fugitifs qui sont des “ vestigiae ”, des empreintes fragiles, des souvenirs involontaires. Tout paraît vulnérable lorsque surgit, une ouate embobinée qui dit avant leur naissance la vanité des choses et des êtres, qui dit aussi la force hypnagogique de l’image en cette sorte d’endormissement du texte replié sur lui-même mais aussi redécouvert par sa monstration particulière.

Noyé dans l’image, le regardeur n’est pas face au mot : il passe à l’intérieur de lui puisque Stéphanie Miguet offre dans le miroir de son dictionnaire un dessaisissement du regard objectif. La passion par exemple sort d’une chemise ouverte sous une firme d’étoiles noires et les envols semblent altérés par le brin de laine qui les coller à la toile comme une aiguille pique un papillon sur un support. D’où l’importance des vanités de l'artiste textile : elles demeurent primordiales car elles sont des apparitions qui sourdent d’un fond qu’on ne voit que par elles. Ici la figure ne pacifie pas en mettant les choses à distance : elle fait apparaître la matérialité élémentaire, celle où l’on voit ce avec quoi le mot a toujours partie liée mais que pour autant il ne peut pas divulguer. A ce titre, dans l’art textile du temps Stéphanie Miguet possède sans doute une place modeste mais à part . La brodeuse ne prétend pas donner aux mots leur sens ultime ou premier mais nous ramène à eux par un mouvement de reprise (à tous les sens du terme) et d’approfondissement par leur murmure déchiré et recousu autrement. Cela s'appelle la poésie matière, la poésie vivante.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, J-P Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie (UFR Affaires internationales). Il a écrit une vingtaine de livres et collabore à plusieurs revues.
Outre l'art textile, Stéphanie Miguet est une plasticienne bien counnue pour ses papiers découpés et ses réalisations d'art postal.

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Où va l'art contemporain ?
de Jean-Luc Chalumeau


En 1971, Jean-Luc Chalumeau publiait Introduction à l'art d'aujourd'hui, posant déjà la question de savoir où allait l'art contemporain. Il mettait l'accent sur une génération de plasticiens qui entrait alors en résistance contre la double hégémonie internationale du minimalisme et du pop-art. " Une sorte d'escalade dans le radicalisme du refus commence " observait-il à propos de Martial Raysse, Jean-Pierre Raynaud, Daniel Buren, Kienholz, Dibbets, Arroyo ou Rancillac. Il a suivi pas à pas les étapes de cette escalade annoncée, privilégiant, selon les circonstances, l'analyse documentée ou le texte de combat pour continuer de répondre à la même question. La configuration du champ de l'art contemporain a évidemment évolué. Certains de ceux qui y livraient bataille, il y a trente ans, sont toujours là, mais beaucoup d'autres artistes les ont rejoints, dont les plus connus se nomment, par exemple, Anselm Kiefer, David Salle ou Fabrice Hybert. Ce sont donc trois générations de plasticiens de diverses nationalités qui sont prises en compte par ce recueil de soixante-dix textes publiés de 1976 à nos jours.

Biographie de l'auteur
Jean-Luc Chalumeau, critique d'art, est le directeur de la revue Verso Arts et Lettres. Il a publié une trentaine d'ouvrages dont, chez Vuibert, Les Théories de l'art (3e édition, 2002).


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