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Exposition "Juste des Livres - livres d'artistes des Editions Dumerchez",  Musée Départemental de l'Oise,



LES LIVRES D'ARTISTES ou LES COMMUNAUTES INAVOUABLES
par Jean-Paul Gavard-Perret

 

Exposition "Juste des Livres - livres d'artistes des Editions Dumerchez",  Musée Départemental de l'Oise, Beauvais jusqu'au 28 septembre.

Il faut des passeurs aux artistes. Mais les premiers restent nécessaires aux passeurs eux-mêmes. C'est ce rôle capital qu'a joué Annie Stern pour la mise en valeur du patrimoine des Editions Dumerchez. Lorsqu'elle était responsable des bibliothèque de l'Oise elle a décidé de préserver ce corpus artistique contemporain de première importance. Dans Stern il y a Ernst et c'est là une piste sans doute inconsciente mais non négligeable à qui veut comprendre le travail de défense et d'illustration de cette intermédiaire ou de cette stratège...  Un éditeur d'exception a donc trouvé sous les charpentes grandioses du Musée de Beauvais un écrin remarquable. Le lieu en lui-même vaut déjà la visite. Et contre la dissolution, la volatilisation de l'ensemble créé par l'éditeur, Annie Stern a présidé à la cristallisation ou si l'on préfère au ressemblent  de "précipités" précieux.

Toute l'œuvre poético-artitique de Bernard Dumerchez est donc rassemblée dans cette exposition prolongée par un catalogue essentiel où l'on retrouve Topor, Serge Pey, Titus-Carmel, Viallat, Zéno Bianu, Bernard Noël, Ernest Pignon-Ernest, J-L Parant, Bernard Noël,  Adami, Arman, Maxime Godard, Dufour et combien d'autres (qu'ils me pardonnent !). Dans les productions (créations)  de Dumerchez  le livre prend une forme duelle. Il éclate même parfois en divers jeux de métamorphoses. Au texte poétique répond une pléthore d'interventions (gravures, encres, peintures). Les volumes se transforment en  diverses formes et natures. Dans des étuis-sculptures, au papier succèdent par exemple le plexiglace (Arman) ou le bois (Jérome Ménager).

L'éditeur laisse aux artistes toutes latitudes pour célébrer leurs noces avec le texte poétique. Ce dernier n'est plus le seul à fleurir dans l'espace du support. Sans s'absenter il est innervé d'un autre corps et se charge d'une autre émotion parfois très profonde. Tel est le cas pour le "SemperDolens" de Titus-Carmel. Plus que tombeau le livre se sublime, comme l'écrit le poète Daniel Leuwers, en "cage thoracique qui devient la fleur étrange comme celle qu'on jette dans le trou grand ouvert et que reçoit le cercueil que la terre salit".

Chaque volume créé par Dumerchez laisse apparaître une alchimie. Le texte et l'intervention plastique  sont là pour susciter la radiance réciproque d'un jeu de miroirs jusqu'à atteindre - parfois par l'humour ou  la cruauté sous-jacente - la beauté. Parfois le livre semble se vider de ses mots pour être envahi de lumière bleue (avec Jean-Pierre Tomas) en des débordements contenus comme le cratère contient le feu. Mais le plus souvent la fusion opère. Plus  que miroirs en face à face il faut donc parler de miroitements témoins d'une douleur passée et d'une incandescence à venir.  Chaque œuvre est conçue comme une structure de solidification d'une "communauté inavouable" pour reprendre les termes de Blanchot. Surgissent des objets où le regard sur l'écrit comme sur l'image devient plus vivifiant. Se détache de la masse des formes et des couleurs un bondissement fulgurant, un perpétuel bal carnavalesque où errent des sortes d'anges, des chiens céphalomorphes, des têtes symboles ou simplement des pans (Joel Leick) ou des lignes (Michel Mousseau) qui deviennent des traces d'autres traces.

Rendons une fois encore hommage à celle qui a compris l'enjeu d'un tel travail d'édition et d'exposition. Sans elle rien n'aurait eu lieu : les œuvres exposées seraient restées l'affaire de "happy-fews" ou de thésaurisateurs.  Annie Stern a donc permis une réelle démocratisation de l'art et de la poésie en une époque où l'on en a plus que jamais besoin. Elle a présidé par son engagement aux mouvements  de dialogues qui constituent la base de ce que Dumerchez pendant longtemps a initié : le travail du songe au sein même de la matière.

Jean-Paul Gavard-Perret


Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.