Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Alexandre Suberville


Alexandre Suberville

Né en 1974, vit et travaille à Annecy



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ALEXANDRE SUBERVILLE : LA PEINTURE ET L'ICÔNE

par Jean-Paul Gavard-Perret

 

suberville alexandreSi l'absence est aussi difficile à nier qu'à affirmer l’art est la tentative d’en proposer l'incarnation. Cela peut surprendre d'utiliser ce terme à la fois religieux et sensoriel. Mais c'est celui qui vient spontanément car Suberville entretient avec l'art une relation de croyance. Sa peinture de portraits sur support frustre et en monochromie noire propose non un deuil mais un cantique – entendons appel. Le panneau d'aggloméré dans ses copeaux collés transforme forcément la linéarité de la trace qu'il dissout en fragments épars et disjoints. Pourtant l'incarnation s'adapte aux deux discours : celui de l'icône et celui de la peinture. Apparemment la balance ne semble pas égale - l'un ayant précédé l'autre. Le terme dogmatique, extrait de la tradition de l'image, prend dans celle , plus moderne, de peinture une acception laïque. Toutefois chez Suberville elle n'est pas singularisée en simples traits " esthétiques". Elle ne se fonde pas dans l'oubli de ce qui l'érige mais dans - on osera le néologisme - une remembrence. En n 'effaçant pas tout à fait l'acception archéologique ou théologique, en intronisant l'incarnation en une sorte de fonction-pivot, l'artiste remet la peinture en perspective.
Certes la question du support évoqué plus haut appelle un certain type de figuration. Le panneau d'aggloméré est une surface sans profondeur, visuellement mat, sans résonance (il est même utilisé pour ses qualités d'isolant !). Ce choix n'est donc pas anodin : contrairement à l'icône dont les surfaces peintes son très fines, ici à l'inverse, on n 'y " entre " pas : tout est renvoyé et par forcément par effet de miroir. Le support - tant il " boit " la matière - a tendance à vouloir reprendre sa place afin d'aspirer l'image et son projet. Mais c'est justement parce que Suberville est soucieux du " signifiant " qu'il s'attache à un tel choix. Le support provoque un face à face nuageux par une émulsion de pigments grossiers et sombres sur cette base bistre et accidentée.
Le choix du support n'a rien d’anodin, d’innocent, de factuel.  Il répond à une logique du matériau et à un type d'incarnation. Pour exister le portrait s'incarne dans une forte matérialité physique dont la " trivialité " du support contrevient à la spiritualité attachée à l'icône et ce, même si le portrait de Suberville n'est pas en pied et ne circonscrit que la tête en évoquant plus un rappel métaphysique que charnel. Les copeaux disparates et collés d'un fond extrêmement prégnant créent  un antagonisme entre la représentation et son support brouillon et touffu. Mais le matériau et la technique employée pour le recouvrir devient une manière outrancière de rendre perceptible le visage réinventé dans la distance. La lecture se fait à deux niveaux. Il s'agit de peinture mais aussi de bois. Il s'agit de voir outrancièrement et par excès dans les deux cas.

La présentation, si éloignée de l'icône et de sa " beauté ", paraît en opposition avec son principe spirituel. Elle ne suffit pas cependant à liquider la dette à son égard. On ne peut comprendre ce traitement du portrait qu'en remontant à la théorie originaire de l'image jusqu'au dogme de l'incarnation inséparable de celui de la Passion. Substituant à la beauté un sublime - qui naît aussi de la " laideur " - Suberville ne contredit pas le dogme : il le retrouve. La fascination des portraits de l'artiste vient en partie de l'espèce de " nimbe " qui double leur contour. Ses têtes manifestent moins la perte de l'aura que son déplacement dans quelque chose de corporel même si ce dernier échappe à l'image. En découle une forme d'irradiation. Circonscrire la tête d'un nimbe contribue à la création d’un autre type d'aura. En découle un équivalent d'une sorte d'union aussi mystique que physique.

Il convient aussi de souligner dans ces visages l'importance des yeux. Quelques traits ramassent et condensent le sens du mot figure : visage minimal et représentation renaissante. De telles têtes font figure mais entraîne dans le tréfonds de l'image. Avec leur fixité étrange il n'est plus besoin de se déplacer dans un registre métaphorique pour affirmer que l'image nous regarde. En ce sens, la peinture de Suberville conserve les traces d'un caractère archaïque de l'image. Emerge  le souvenir pétrifiant de la force d'un regard. Et ce caractère " magique " affleure dans la façon dont les yeux sont peints plus nettement que le reste. C'est pourquoi, dans sa formule condensée, avec son regard fixe, " l'icône " nous fait face.

Le " faire face " peut rappeler celui du mur ou du " pan " monochromatique, mat, sourd, qui apparemment ouvre à un manque de résonance. Néanmoins Suberville pâlie à ce manque par les effets de constellation des traits. ils font glisser d'une vision opaque à quelque chose qui donne la sensation que la peinture vibre, est vivante.  Elle est incarnée, devient une entité mettant en scène la structure du regard dont la consistance de chair est donnée par le plus abstrait des traits. Pas de " pan " sans incarnation, pas de surface sans une profondeur qui vient la contredire.

Par les fragments de traits se voit jusqu'aux entrailles. Surgit quasiment une forme étrange - pour revenir à l'histoire de l'art - de Maternité. Le trouble porte cependant sur la désignation d'une unité matricielle. Car la " nimbe " - qui non seulement entoure mais façonne le visage - figure un état d'indistinction d'un sujet qui se perd dans le temps et l'absence. Suberville rapproche donc bien sa peinture de l'icône. Il leste la première de toute l'archéologie de ses affects dans une topologie profonde par effet de surface les feintes de la seconde. Elles sont autant de moyen de lutter contre le temps et de faire de la peinture une image pieuse dont l'émoi charnel n'est pas absent.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.

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