par Jean-Paul Gavard-Perret
Dessins-photographies 2009 et Fragmentations
©Sylvie Bonnot - Série Fragmentions : Sans-titre
dessin à l'encre de chine
orange & noir / papier BFK, 57x76cm, Paris, 2008
Sylvie Bonnot sait que le réel reste sans réalité : sa nature même n'est pas matière à représentation directe. L’artiste le provoque pour le faire parler et de diverses manières. Le noir et blanc le métamorphosent, les incrustations le cachent afin de créer de paradoxaux interstices en une suite de barrettes de couleurs (dans ses « fragmentations ») afin de n'en garder que la substance. Sylvie Bonnot introduit des pièges propices au glissement de l'illusoire vers le mental en ménageant des territoires "virtuels" chargés de provocation. Elle utilise la perception afin de développer un dérangement optique et déplacer le centre de notre émotivité visuelle vers quelque chose de plus profond. Et si l'imagination puise exclusivement dans l'expérience rétinienne, cette dernière devient une forme de poésie à l'état élémentaire immanent qui met en miroir ou en abîme l'organique et l'intellect.
L'oeuvre "mixte" de l'artiste devient l'espace et le langage d'un fabuleux théâtre en tant que sublimation de la réalité. Cette dernière en reste la scène mais ce qui en demeure est mis au service d'une dérive vers une émergence hautaine. La créatrice exhausse l'art vers une forme d'absolu. Le réel est transfiguré non par outrance baroque mais par réduction ou condensation à travers divers éléments géométriques et monocolores. Minés, caviardés les hauts reliefs du réel inspirent un blasphème et une adoration. Ils deviennent les figurations qui unissent de façon aiguë l'abstrait et le concret en des oeuvres produites tant par l'affect que par l'intelligence. Néanmoins l'absence totale ou partielle du réel rétablit un autre équilibre. Il ne s’agit plus de trafiquer à coup de représentations ou de constructions mais d’aller à la nécessité. Rien ne se forme dans le soi-même. Seule la couleur ou seuls le noir et blanc vertèbrent et réverbèrent une vision distanciée. L'ensemble crée une image plus sourde. Si elle n’ajoute rien, elle ne retranche pas (au contraire) malgré tout ce qu’elle vide.
Sylvie Bonnot voit les mondes macro et microcosmique autrement. On les croise soudain dans l’espace saturé ou épuré. Il surpasse le nôtre de sa stature qui le plombe. L'artiste sait que c'est toujours par en dessous qu’on touche le mieux. Ses séries deviennent des moments rares, caviardés. Parfois elles sont réduites à l état de bacilles enfoncés dans les idées. L’implant en place tout se met à bouger. L'artiste conserve de l’apparence que ce qui en a coulé : ça transperce, ça ramasse, pénètre, glisse. Il faut s’engouffrer là où la créatrice provoque sans artifice le vide. L’imaginaire développe de différentes manières une épaisseur cachée. Sylvie Bonnot ne crée pas un monde de façades mais son contraire. Le réel s’ouvre, se laisse écarter par son oeil reculé, son œil physiologique, son œil cosmique animé par l’impulsion du dedans.
Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr
| Jean-Paul Gavard-Perret Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.
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