CEDRIC TEISSEIRE ET LA COULEUR
par Jean-Paul Gavard-Perret
Pour Cédric Teisseire les couleurs ne sont pas des "adjectifs" au service de substantifs (lignes et courbes) qu'elles déclineraient, enjoliveraient bref qu'elles "colorieraient". Elles sont par elles-mêmes des substances pleinement signifiantes. Il est vrai que chez le peintre niçois plus que chez un autre elles disent comme indépendamment des formes dont elles sont pourtant consubstantielles. Tantôt elles se succèdent pour savoir "où va le blanc" qui est toute lumière, tantôt elles font s'égrener ce même blanc jusqu'à l'effacer par une facture qui n'est ni décorative ni purement symbolique tant elle donne l'impression d'être aussi vive que libre en son pouvoir irradiant et ses modalités d'appropriation, de concentration ou d'épanchement de l'espace en une suite de jeux de striures, d'élévations et d'enfoncements.
Dans le jeu de tension aussi bien les couleurs qu'avec les formes qu'elles induisent surgit une réalité neuve comme si Cédric Teisseire avait osé jeter sa "palette" sur la toile de manière quasi instinctive plutôt que de compiler des élaborations sans "être". Certes pour arriver à cette liberté de création, à cette créativité instinctive il faut beaucoup de travail. Car il convient de frapper juste pour ne pas tomber dans un salmigondis. On comprend combien l'"improvisation" du peintre ne va pas de soi. Elle réclame un langage obligé que Teisseire est un des rares à avoir atteint dans son siècle.
D'un tableau à l'autre les couleurs semblent des réservoirs de potentialités toujours renouvelées. Les couleurs révèlent quelque chose qui sans elles serait demeuré caché et qu'elles manifestent au grand jour. Ce quelque chose ne tient ni à la nature propre de la matière-peinture, à des nuances particulières mais à l'animation que le peintre sait créer entre elles. Dans chaque tableau l'artiste convie à participer à son déroulement. Qui s'approche est rejeté soudain en arrière pour parcourir un champ de lignes. Une écharpe violette sort d'un coin d'une toile ou suit le bord du champ ou encore semble perdurer par sa seule force de couleur. Cela est d'autant plus fort chez l'artiste que les couleurs en elles-mêmes ne possèdent rien d'extraordinaire sinon leur caractère tranché. Elles ne sont ni un infra langage qui viendrait donner un arrière-fond, une épaisseur supplémentaire aux formes, ni un supra langage qui engloberait tout le fonctionnement des lignes. C'est donc un langage autonome, une syntaxe physique. Avec Cédric Teisseire ils prennent un pouvoir particulier de résonance : la couleur tourne l'oeuvre vers le futur, vers le possible dont l'impact ne ressemblait à rien de connu avant lui.
Mais les couleurs provoquent un autre phénomène. Elles créent une libre circulation travers le jeu qu'elles engendrent les unes avec les autres et, bien sur, avec les formes. Il n'existe pas un trajet mais mille. Le tableau (comme chez un Pollock mais par d'autres moyens) ne cesse de se traverser en divers sens. A la fois tout est là. Mais il suffit de le regarder sous un autre angle est il est de nouveau tout entier ailleurs mais différent. L'oeil ne peut s'y et l'épuiser. Contrairement à ce qui se passe chez un Michaux nous ne participons plus au monde par les lignes et les traces mais par la couleur. Ou, si l'on préfère, c'est la couleur qui fait trace en quête d'un grand réel dans le monde solidaire de la terre qui coule et de l'homme qui en a peur.
Chez Cédric Teisseire la couleur donne l'espoir et à tous les sens du terme permet de passer la ligne. C'est en ce sens que l'artiste n'énonce pas. Il indique, il imagine des noces et fait traverser la conquête magnétique. Il fait planer le monde et surtout la conscience qui ne touche plus terre avant de retomber, enrichie de cette envolée, dans l'étroitesse du réel - et trop souvent de l'art. Le peintre en effet ne met pas en ligne, en visée mais en vue dans un état de "flottement". La peinture trouve donc son accomplissement non dans la figure car la figure fige. La couleur à l'inverse met en mouvement, aspire, fait vaciller, donne à la fois l'équilibre instable et souverain. La couleur provoque cette impression que rien n'est fini, n'est fixé même si tout semble parfaitement en place. Nous sommes irrésistiblement jetés en avant, au bord du séisme, par le mouvement autonome que les couleurs impriment et qui et qui excite l'espace pictural qui devient une certitude qui galope toujours devant nous et nous échappe.
Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr
| Jean-Paul Gavard-Perret Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.
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