Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Théo&Dora

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Artistes : 1001 conseils
pour mieux vendre vos oeuvres
de Céline Bogaert

Produire un travail artistique de qualité ne suffit pas pour en vivre. Vendre son art est un véritable métier et les démarches à accomplir sont nombreuses. Il faut notamment : se faire connaître, trouver des financements, des partenaires, des clients, les fidéliser, choisir une structure juridique, établir les déclarations légales, gérer ses ventes.
A travers ce guide, vous trouverez des astuces et des réponses à vos questions concernant : les formations, les subventions, le mécénat et le sponsoring, les outils efficaces pour développer votre notoriété, les relations avec vos différents publics et clients, les déclarations obligatoires, la facturation, la protection de vos oeuvres.
Les textes de ce guide sont illustrés par de nombreux exemples et modèles (demande de subvention, communiqué et dossier de presse, fichier clients, dossier de diffusion, contrats, facture…) et assortis d'un précieux carnet d'adresses. » disponible chez Amazon


Guide juridique et fiscal de l'artiste :
s'installer et choisir son statut,
promouvoir et protéger son oeuvre

de Véronique Chambaud

Véritable vademecum de l'artiste, cet ouvrage s'adresse à tous les peintres, graphistes, sculpteurs, illustrateurs ou photographes qui souhaitent vivre de leur création. Cette 4e édition, entièrement actualisée, apporte des réponses claires et documentées aux questions juridiques, fiscales ou sociales que se posent les artistes pour : s'installer (statut juridique, choix d'un atelier, aides, obligations, statut social, impositions) ; vendre (détermination du prix, facturation, recours en cas d'impayé, vente en galeries, en salles des ventes, sur lnternet) ; tirer parti de la législation en matière d'oeuvres d'art (mécénat d'entreprise, dation, exonérations fiscales, TVA) ; s'entourer de professionnels (contrats avec les galeries, agents d'art, attachés de presse, relations avec les commissaires-priseurs) ; se protéger (droits de l'artiste, assurances, protection des oeuvres).

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THEO&DORA : JURASSIQUE PACK

par Jean-Paul Gavard-Perret



Théo&Dora : Les dents de M (installation)
théo&doraDepuis son enfance Théoetdora a connu trois prénom de deux genres. Elle les a entendus  comme un désir de tenir à un voile. Et c’est du voile  qu'elle a sorti peut-être ses premières images du grenier vide d’une maison à colombages. Chacune de ses œuvres est une pièces d'or  mais il n'est pas besoin de les protéger du viol et du viol  en les entourant de grillages. Ses oeuvres sont des yeux qui nous regardent comme le ciel  les regardent lui-même : parfois il  en rougit, jusqu’à devenir d’un beau grenat sombre de velours parsemé d’étoiles.

L'oeuvre de Théoetdora est  à ce titre un lieu de fouille et d'incarnation des signes.  Elle  introduit en eux  une théâtralité - souvent comique - afin d'en prolonger les échos en créant un glissement du discours visuel  vers le poétique.  Lambeau de sérénité, perles de nuages, bouchées cosmiques sans matière grasse, soupe d'étoile filante, kebab de soupirs du passé, le caprice de Dieu, puddings de souhaits délicats sont au menus de ses frasques plastiques. Parfois il n'est pas jusqu'aux arbres de  se travestir  sous la pléthore de " bijoux " pour 'honorer le quotidien.

Messagère d'un monde double Théoetdora n'a cesse de déclore les ordres, les genres pour nous faire  passer d'un monde duel à un monde oignon. L'oeuvre est une boîte de Pandore : elle permet l'insurrection d'une pensée qui par le visuel se retourne sur son propre destin. Agile et narquoise elle  crée de petits " nuages " plastiques qui rendent le monde à sa liberté et prolongent l'élan des signes qui jusque là le cernaient. Chacune de ses " écorces " devient son " noyau " et le  centre de ce dernier une périphérie. Cela représente à la fois ce qui nous enveloppe et une " chose " développée autant (et plus) qu'enveloppée.

 Chaque " objet " devient un rhizome de sens. L'aire visuelle créé devient une topologie qui défie à la fois la représentation et le sens commun qu'on accorde aux "plats"  que  le plus souvent la femme ne fait que passer les plats. Pour une fois elle se mer à table. Et pour nous dévorer. Non comme nous sommes mais comme elle nous imagine.

Pour Théoetdora nous possédons facilement au moins 3 yeux et  67 peaux, 199 lieux où l'excitation peut prendre corps (on comprend que pour elle le point G est une rigolade), et notre oeil lui même est constitué de 325 surfaces . En chacun de nous il y a sans doute aussi une animalerie portable : combien de moutons, de chats, de serpents - et tout un bric à brac : torchons, godets, cochets sans compter bien sûr les sacs à mains et les balais.

La fente étroite de notre œil permet ainsi d'éprouver de grands instants de bonheur. Tout ce qui s'entasse au sol ou se pend au mur suffit à notre plaisir.  Plus besoin de dériver du côté de la métaphysique. Il n'existe que le physique, le terrestre, le visuel. Pas la peine de chercher plus loin. L'éphémère est tout ce qu'on possède. Et qu'on quitte le Jura pour la plaine et la ville  l'artiste est prête à imaginer  des ruelles bardées d'enseignes inédites au nom de la Toison Dort, du Rat Botté, des Lacs d’amour, du Renard Bardé, de la Harpe, du Bout du Monde.

L'artiste reste ainsi la plus subtile des initiatrices. Mais l'on se demande parfois ci les titres de ses oeuvres ne sont pas des reliquaires d’amour capable d'entretenir avec ses lecteurs des “ effets-mère ”. Mais on peut imaginer aussi Théoetdora telle une princesse helvétique ou une Guillaume "Telle" venue créer dans une maison hantée une ronde nocturne. Il faut se méfier de ses objets et de leur signes : il y a sans doute quelque part un globe aphrodisiaque se cache dans une boule de voyante qui commande à tous les oiseaux du ciel.

En se penchant avec émotion sur ses balais, Catherine tend la main à l’ange de lumière qui se planque dans cette partie obscure de  nous-mêmes, dans la grotte noire de notre poussière.  Elle se souvient  d'avoir été, un temps, cet homme  qui avait, le jour des masques, dansé une farandole étirée dans les sentiers obscurs d'un jardin des délices.

Près des taillis et des arbres, elle (ou il...) passait dans les mains fines et parfumées des bourgeois et aristocrates poudrés de la ville. Aristocrates insouciants , se confiant encore aux bons soins des nombreux perruquiers qui tenaient des boutiques aux murs bleus décorés de Croix Suisse.  La sachant de langue jurassienne, certains lui susurraient à l’oreille des invitations à se rendre de nuit dans les carrières où se tenaient des étreintes polissonnes.

Mais,Théoetdora n'est pas de celle qui relèvent gaiement leurs jupons, même au temps de la fête des masques. Elle ne s’arrête jamais sur l’un des petits ponts d'un torrent, pliée en deux sur la balustrade de fer forgé, essoufflée et riant, se moquant avec un galant de l’appel rauque d’un crapaud au ventre jaune orangé.  Elle reste immobile, étourdie par la danse mais loin des ébats voluptueux. Elle se contente du humer  le parfum des  pommiers juteux et de l’essence de sureau.  Puis elle attend le tonnerre, l’orage et ses javelots enflammés lancés par les dieux susceptibles d'entamer un vieux refrain : “ Réjouissons-nous, Pucelettes, Voici la fin de nos douleurs; faisons bouquets de violettes...”.

Théoetdora s’imagine alors telle la  jeune fille aux yeux bleus, que Cagliostro avait choisie pour accomplir ses rites divinatoires  et qui s’était agenouillée devant les statuettes égyptiennes et les fioles remplies d’eau lustrale, puis s’était roulée par terre en convulsions, jouant son rôle de voyante à la perfection.  Rousseau l’aurait traité de folle et l’aurait toutefois  tirée à lui. Mais la créatrice se serait dégagée du corps des nymphes en chemise. Elle aurait pu sentir à l’intérieur de sa poitrine rouler la joie comme des truites parmi le clapotement de l’eau dans les pertuis de torrents lémaniques, à l’époque du frai.

Elle cache son besoin de croire à l’amour comme un enfant à sa mère et elle débonde parfois en de grandes colères lorsqu’elle est déçue par une de ses créations. Mais elle pense soudain à tous ceux et celles qui l'aiment  Jeanne d'Arc, Claire Denis, Sylvie, Aurélia, Mathilde de la Maule, Louise Michel, Visconti, Antonioni et Piero della Francesca. Elle se souvient parfois du temps où ses héroïnes envahissaient sa maison, s'installaient dans une chambre au premier étage, martelaient le sol à l’aube en criant à tue-tête: “La reine de Saba! La reine de Saba!”.  Théoetdora en chemise, montait en tremblant, grimpait dans leur lit, le lit des rois, et elle écoutait les histoires d’un perroquet multicolore  et d’une jument verte qui voyageaient dans les pays les plus exotiques.

C'est parce  qu'elle sait que ses ancêtres ne se sont jamais débarrassés de leurs monstres qu'au lieu de fréquenter ceux qui les hantent elle crée des objets illuminées par la lune et sur lesquelles avancent des rois mages. Mais  quand  les couleurs craquent, dans cet interstice, des diables de toutes les couleurs, effrayants comme le Vit du conte de Gogol, entassés les uns sur les autres, la  tirent par les pieds, pour la dévorer ou la piquer avec leurs fourches sans toutefois la faire trébucher au bord d'un gouffre.

Certains voient l'artiste comme un convulsionnaire, déchirée entre la tradition qui l’a formée et le monde nouveau qui s’ouvre à elle, qu’elle cherche à ouvrir aux autres.  Elle devine que c’est vers le néant divin et vers la fin d’un monde d’épreuves et de péchés que  le monde est tourné. Elle éprouve parfois une forte sympathie pour les marranes et sabbatéistes et se sent solidaire des athées comme des “croyants”. Elle est maintenant habitée par une idée forte et brûlante de la liberté, mais sait que cette idée même est une croyance. Et que le mâle  chez elle n'est qu'une survivance du passé.

Parfois de derrière sa fenêtre, elle attend que retentissent dans la nuit les premières notes graves de ce très beau chant milanais : "La Polenta si mangia cosi". Parfois elle rêve de courir dans la neige afin de se précipiter entre les bras d’Andreï Roublev, l’adolescent fondeur de cloche, brisé par l’émotion  et  tellement grave, parce qu’il était pour tout un peuple, la voix même de la foi, la foi qui pour ce peuple était la vie. Comme le son des cloches de Roublev les œuvres de Théoetdora  lèvent l’interdit et rendent la vie extatique à la femme si souvent bâillonnée.

Ses images ouvrent alors l’Abîme à la fournaise.  Et l'artiste quoique profondément terrestre et tellurique a  souvent des intuitions, comme si elle avait eu plusieurs vies. Voici qu’apparaissent 345 bûcherons, 8 bergers et 6 pâtres, 24 tisserands, 87 forgerons, 456 laboureurs chacun, ayant par ailleurs des titres de propriété ou de baille. Parfois elle se promène  dans son jardin, avec dans les bras, un gros baigneur qui était arrivé par la poste le visage en porcelaine fracassé. Elle l'enroule dans des châles très épais et très larges, attachés dans le dos avec une épingle à nourrice.  Pour contrarier, ce désir  de s’envelopper, de s’emmitoufler, elle court, se blesse les genoux, ou bien se brûle les jambes contre le poêle allumé.

Puis elle range beaucoup de livres. D’une pile cachée sous de vieux magazines, elle extrait des livres rouges à la tranche dorée, illustrés, imprimés par Mame et fils, à Tours. Et lorsqu'elle en ouvre à nouveau un  elle a toujours l’impression de lire pour la première fois et qu'elle fait l'amour avec lui. Mais telle une Pietà qui doucement  caresse, pacifie, fait accéder l'autre en et à lui-même.  La voici ramenée presque malgré elle à un espace de la déposition : le corps objet de perte et de résurrection pose la question de l’identité. Elle reste sur ce point de démarcation d’un état de vision et d’un état d’oubli, d’une état de vie et d’un état forcément fantomatique.  Cela suffit à  la  joie et à la peine. Il faut du moins l'imaginer ainsi...

 

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.