ENILA TITYAD : ESPACES, EPAISSEURS OU LES CONDUITES FORCEES
par Jean-Paul Gavard-Perret
Tout autour du monde Enila Tityad s’est initiée à diverses techniques de tissages. Puis de retour en France elle apprend la tapisserie de haute lice académique. Dès lors l’imaginaire de l’artiste possède un éventail de moyens pour se déployer. La liberté créatrice est d’abord une question de technique. Comment inventer si l’on n'a pas acquis ce qui donne à l’étincelle la puissance d’un feu ?
La projection de l'imaginaire répond chez l’artiste à deux forces : la cause première réside dans la maîtrise du ou des procédés de tissage mais parallèlement elle surgit du pressentiment d'un mystère de la vie. Enila Tityad continue de le traquer. Contre le lac dur et glacé du réel répond les volutes d'une matière et d'une approche d'une réalité qui se métamorphose sous son impulsion en une suite d'envols. Ils ne fuient pas mais ouvrent à la délivrance.
Sous effet de pans ou dans le jeu des épaisseurs et des plis l'artiste produit diverses séries de vibrations à mi-chemin entre une forme de figuration et une sorte de symbolisme en action, en matière. Car s'il faut retenir le dessin, la couleur il faut souligner la matière, sa structure de tissage ainsi que sa découpe. Elles donnent à une telle approche toute son intensité.
Enila Tityad propose divers types de partages (l'inverse de parures) et de dérives. Elles permettent de toucher à des essentialités tirées de plusieurs cultures. L'artiste non seulement a appris les techniques foraines mais elle a assimilé leur sens. Cela lui permet de les interpréter à l'aune de sa sensibilité et de son imaginaire. La créatrice déplace donc des signes "exotiques" ou plutôt exogènes afin d'en faire sa marche forcée au cœur du monde auquel elle donne sens.
Rouge indigo, or, gris, bleus, divers types de signes d'envol ou de structures ouvrent le monde par la tapisserie. Mais pour en arriver là il faut tout un poids de vie. Certes l'artiste est encore jeune mais on retrouve en elle la même profondeur de vue et de vie d'une de ses voisines poétesses : Silvaine Arabo qui habite la même ville charentaise (Saintes).
Créant dans le silence et en une longue patience, jouant dans chaque tapisserie avec une couleur dominante Enila Tityad atteint quelque chose de sauvage ou plutôt de primitif. Preuve que la tapisserie ne couvre pas : elle met à nu. Une chair affleure avec d'autres fantômes rencontrés dans diverses cultures. Si bien que d'une certaine façon l'œuvre n'a pas de centre. C'est une marche.
Elle n'a pas d'Histoire mais l'histoire de sa création. Elle représente une multitude d'éclats. Ils ne ferment sur rien. Ils ouvrent au contraire par la technique même qui ne joue pas sur le seul effet de pan mais sur les interstices et les jeux de plis, de doublures. La créatrice met ainsi en branle la part obscure du monde, des mondes afin qu'ils renaissent de leurs cendres par ce qui n'est jamais dit de la tapisserie ou pas assez. A savoir qu'elle est une matrice et non une tombe.
Il faut plonger en elle, dans ses ronds, ses croix, ses damiers, dans la magie des formes et des couleurs, dans ses signes cabalistiques. Tout cela tient en cette matrice complexe. Elle ramène sinon dans le réel, du moins dans sa proximité. Celui qui regarde est prêt à renaître par ces merveilleux instants d'abandon arrachés par secousses à la matière.
La tapisserie devient une présence en épaisseurs tièdes. Il convient de se laisser perdre dans ce labyrinthe multiforme et pluri sensoriel. Chaque fois un trajet recommence. Pour un passage et par une trame suggérée par celles du tissage. L'image pieuse de la tapisserie se métamorphose en matière désirante. Ce qui restait muet - infans - parle la langue de la matière et de ses combinaisons. Il en va d'un culte, d'une messe païenne, il en va d'un sacrifice au désir vital.
Enila Tityad dévoile, dégage des écrins et des cadres. On éprouve une douceur et une force. Le corps premier parle. Le rouge est dedans. Jusqu'au scandale, jusqu'au secret. La main poursuit la trace, l'incision de lumière. Elle crée un frôlement. Une andante. La matière devient un fer rouge et souple. Reste une clarté profonde comme celle de la lune qui rend l'aube incomparable.
Chaque tapisserie est un chemin tremble, s'enfonce par divers états. S'y reconnaissent des roses trémières pétries de vent sous un ciel imperceptible. S'y découvrent les mouvements du quartz. Chaque tapisserie fait frissonner de son parfum de laine pour effacer des vieilles images et afin d’en faire jaillir de plus primitives.
Oui il y a une insurrection de formes très anciennes. Il y a la force primitive qui parle au plus profond. Le réel tremble et tombe en cette pluie de lumières. Le battement du corps dans ce qu'il a de plus secret trouve ses écheveaux de feu. La vie est là entre le jour et la nuit face au chaos, en des glissements d'ellipses, des morceaux de spirales.
L’oeuvre signale la présence. L'être comme l'art échappe à toute pose marmoréenne. La lumière s'infiltre. On peut aller plus loin. Le monde s'étend en se retrouvant en un cycle premier. Restent la matière, ses découpes, ses échancrures. Et de bien étranges "suspens" qui aspirent le vertige. La tapisserie révèle la crudité et attend le présent impossible. Ne reste qu'à monter, se suspendre à notre tour dans l'étendue où le feu prend. S'y laisser englouti. Le faut-il? Il le faut. C'est une marche forcée. Elle nous aspire, tandis qu'Enila Tityad nous soutient. Reste à se laisser mettre au monde à l'autre bout du monde et en être traversé.
Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr
| Jean-Paul Gavard-Perret Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.
|


