Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Natacha Toutain

Natacha Toutain

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L'artiste et les commissaires :
Quatre essais non pas sur l'art contemporain mais sur ceux qui s'en occupent
de Yves Michaud

L'art n'est plus fait par ceux qui avaient l'habitude de le faire, mais par ceux qui le montrent : gens de musée, fonctionnaires de l'art, collectionneurs, communicateurs et mécènes. Aux artistes se substituent les commissaires : commissaires d'exposition, commissaires à la circulation, commissaires priseurs. C'est le monde de l'art qui fait l'art. L'ouvrage d'Yves Michaud n'use pas de ce constat pour dresser un procès contre l'art contemporain, pas plus qu'il n'y voit le couronnement d'une approche seulement sociologique de l'art. C'est plutôt pour lui la condition actuelle de l'art, l'horizon dont il faut partir pour en parler. Ce qui n'implique pourtant pas un relativisme total. Sans mettre en avant d'a priori esthétique ou moral, ce livre montre que l'art contemporain peut exister tout en s'affranchissant de toute référence à l'œuvre et au public.
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L'auteur
Philosophe, membre de l'Institut universitaire de France, Yves Michaud a été directeur des Beaux-Arts. Il dirige actuellement l'Université de tous les savoirs. Auteur de nombreux ouvrages d'esthétique et de philosophie politique, il a notamment publié L'Art à l'état gazeux et Critères esthétiques et jugement de goût.



NATACHA TOUTAIN : LE MYTHE ET SON DOUBLE ou UNE ODEUR ÉTRANGE DE SAINTETÉ

par Jean-Paul Gavard-Perret

 

natacha toutain monroeNatacha Toutain a toujours baigné dans le milieu artistique : dès l’âge de 4 ans on découvre en elle un réel talent plastique. Plus tard elle entame son œuvre par une porte dérobée. Elle se spécialise dans le domaine de l’enfance en réalisant des livres pour le premier âge ainsi que des faire-part de naissance. Elle est reconnue par des marques de prestige telles « Absorba » et « Petit Bateau » pour lesquelles elle travaille. Mais parallèlement à cette approche elle continue de dessiner des nus et des portraits. Sa rencontre avec Alain Bernardin, directeur du « Crazy Horse » est déterminante. Il lui permet d’exposer au sein de son lieu mondialement connu. Elle y peint les danseuses topless.

Elle se remet à l'huile pour ne plus quitter cette technique. Elle l’utilise dans le cadre d’un hyperréalisme très codé afin de réaliser les portraits  des icônes  - en particulier celles du cinéma américain : Marylin Monroe, Steve Mac Queen, Robert Redford par exemple.

Peu à peu ses portraits deviennent un must et des personnalités (Le roi du Maroc et celui de Jordanie) lui commandent leurs portraits. L’artiste devient quasiment une portraitiste « officielle ». Elle possède toutefois l’immense intelligence de se tenir à l’écart de la « peoplisation ». Par voie de conséquence elle protége son œuvre de tout galvaudage. Le fil d’équilibriste sur lequel elle se tient est ténu mais Natacha Toutain est une funambule ailée et perspicace.

Reste le principal : à savoir ce que de tels portraits offrent et ouvrent. Ils agrandissent leur sujet sans pour autant se contenter d’en faire de simples représentations platement décoratives, flatteuses et superficielles. De telles exhibitions ouvrent à une présence paradoxale. Les portraits sont dépourvus de ce qui à l’ordinaire leur sert d’accompagnement. Natacha Toutain exprime pour ses sujets une admiration certaine mais s’y jouxtent une réflexion et la mise en rapport avec ce à quoi de telles figures renvoient dans l’imaginaire de celles et ceux qui les contemplent.  Ses oeuvres résistent à tout effet de voile. Car leur crudité du langage est  par lui-même un dévoilement figural. L’artiste en prenant des « clichés » connus leur offre par la subtilité de son traitement un déphasage. Elle en métamorphose le lissé  afin d’en proposer une lecture différente.

Chaque figure mythique n’est plus simplement un absolu qui vient nourrir le fantasme du voyeur. Des « accidents » provoquent une profondeur de vue, une saisie différentielle. Certes le contemplateur peut être légitimement sidéré mais des accrocs subtils créent une série de décrochages. Tout dans l’œuvre de Natacha Toutain tient de l’ordre d’une exhibition fiévreuse qui n’épure pas le mythe mais permet un autre contact avec lui et crée une paradoxale proximité. La peinture permet à la fois une distance et un rapprochement. Le jeu du lointain fait celui de la proximité et vice-versa. La nature sensorielle prolixe de la peinture humanise ce qui tient du mythe sans pour autant le dénaturer à outrance – au contraire. Le jeu est double. Mais ce n’est pas un jeu de dupe. L’artiste ne cherche pas à créer des portraits éthérés, édulcorés. Mais elle ne cherche pas plus à dénoter une « débauche » ou une absence de vertu. Elle ne se veut pas iconoclaste mais elle ne tombe pas pour autant dans une perception qui ne serait qu’un enjolivement ou une reprise « à l’identique ».

Telle la Madame Edwarda de Bataille, l’artiste se veut une prêtresse qui maîtrise les jeux et les tournures de l’ostentation. Prodigieusement douée – cela demeure incontestable – elle ne se perd pas dans la facilité. Là encore elle se tient sur un fil ténu entre critique et louange. C’est pourquoi ses portraits de Mac Queen ou Monroe à la fois séduisent et interrogent. La propre nudité d’une telle peinture ne se laisse affronter qu’après avoir réfléchi au sens de la valeur et la « nudité » du mythe et ce qu’il engage. Les portraits de l’artiste ont donc une place à part. Apparemment moins iconoclastes que ceux d’un Warhol par exemple ils créent toutefois un autre piège et d’autres déchirures de manière subtile face aux  convenances représentatives. Natacha Toutain semble dire à travers ces portraits : « tu dois regarder, regarde ». Se touchent la beauté mais aussi la temporalité comptée,  le gracile et ce qui le délabre. S’y jouent aussi la pudeur et l’impudique. L’artiste exhibe le lumineux et le nocturne.

Les portraits deviennent des pieuvres graphiques tant ils grouillent de signes différenciés à travers une base reconnaissable parmi mille. C’est pourquoi nous parlions d’hyperréalisme mais d’hyperréalisme particulier. A l’inverse de ceux qui illustrèrent le genre à la fin du millénaire dernier, Natacha Toutain ne joue pas sur un registre néoréalisme mais plutôt sur celui de décalage foisonnant. La peinture altère sobrement la peau du mythe dans un froissement volcanique qui offre à chaque portrait une ouverture : celle de possibles comme celle du sacrifice de l’intégrité du mythe. Celui-ci ne reste plus à l’état fermé, c’est-à-dire à l’état d’existence continue. L’artiste propose à travers ses portraits un  état de communication qui révèle la quête de l’être peint au-delà du repli sur son propre mythe. Le tableau devient l’intimité ouverte de quelqu’un qui est re-présenté et de quelqu’un qui le regarde et ce à travers  l’espace  ouvert  par la saisie de l’artiste.

Natacha Toutain est capable de créer une ouverture qui lève le secret de l’intime. Sa peinture invite à un autre secret. Elle fonde une communauté tout aussi inavouable que l’ancienne avec le mythe. Mais la nouvelle évite paradoxalement toute sacralisation par ce que la peinture garde à la fois de sacré (elle aussi) et de proche, de concret. Toute l’œuvre devient une invitation à parcourir les secrets des fantasmes  jusqu’à celui de l’art lui-même. Inconsciemment la créatrice  "expose" en conséquence de manière énigmatique notre situation de bâtardise.  

On devrait d’ailleurs creuser la valeur de ce concept chez Natacha Toutain. Pour elle ce que la peinture ouvre elle le ferme. Celle-ci - comme tout langage - est écran. Il existe toujours en son « placard » un cadavre qui sommeille. La peinture reste est une réserve ou  un coffre dont on ne possède pas la clé. C’est la "boîte" où l’on met tous ses souvenirs, ses secrets, ses fantasmes. A  ce titre la peinture est une exhibition et un retrait (même lorsqu’il s’agit de la nudité).  « Elle a le sens du retrait » précisait  Bataille  au sujet de la picturalité. C’est bien ce qui se passe ici : elle permet de montrer de manière « ostensible » tout en provoquant une mise à l’écart. La dissimulation s’impose et s’y expose. C’est là sa séduction, son emprise, sa prégnance.

Le fantasme se chantourne. Son moment sacré n'est plus. La peinture est le contraire de l' invasion de ce que son objet-sujet pourrait renvoyer au spectateur. L'image de la star devient une pure perte, une pure dépense. Mais elle reste en dignité. L'artiste ne la fait pas dévier de son objet d'amour. Mais elle n'est plus seulement la folie d'un culte. Celui-ci s'alimente par substitution à travers l'œuvre peinte et son énergie.  Le jeu en vaut donc la chandelle. L’art et la mythologie dont il s’empare sont  réinsérés dans ce qu’ils possèdent d’essentiel et d’ambigu : voiler et dévoiler, montrer et cacher. Comme si en dévoilant « tout » l’artiste risquait de perdre son aura et se déposséderait elle-même de son prestige de propriétaire des clés du secret.

Natacha Toutain montre  qu’il y a « du » secret tout en soulignant les limites de sa révélation. Elle dévoile sur un mode aussi précaire que tragique  une expérience  particulière. Le regardeur est renvoyé à ce qu’il aimerait lui-même mettre dans « sa » propre personnalité afin de pouvoir s’identifier à plus que ce qu’il est.. Par un tel choix thématique l’artiste appelle au recueillement mais rappelle aussi le lancinant secret de l’être même lorsqu’il est « starifié ». Son existence demeure sujet à un lent processus de dégradation.

Les portraits sont en conséquence une invitation à ré-envisager le mythe et à nous dévisager. Ils offrent au spectateur du regard. Par la peinture les icônes qui furent regardent ceux qui les regardent dans le secret de l’incommunicable. L’oeuvre met en scène l’intime pour qu’il résonne d’un écho collectif.  Avec Natacha Toutain - et c’est ce qui fait la force de son oeuvre – le portrait en finit avec l’idéal trompeur, que Nietzsche dénonçait, de la prétendue transparence. Le secret à l’oeuvre dans l’oeuvre s’il n’a pas pour  but de rester caché ne peut que montrer le bout de son nez ( ou parfois de son sexe). Mais il garde « forcément » toujours sa part d’ombre. L’artiste le souligne. D’une certaine manière elle ne peint  - à bruits secrets - que pour ça.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.