Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Christine Valcke

Christine Valcke

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Contrats du monde de l'art de Véronique Chambaud.

Cet ouvrage rassemble les contrats et accords essentiels dont un artiste a besoin tout au long de sa carrière : contrat d'exposition, de commande, de projet artistique, accord de dépôt-vente, bail d'atelier, mandat d'agent d'art, cession de droits de reproduction, etc. Après avoir précisé le cadre juridique des droits de l'artiste sur ses œuvres, les règles de rédaction et négociation des contrats du monde de l'art, il propose 25 modèles de contrats expliqués et adaptés aux exigences actuelles du marché de l'art. Pour chaque contrat, l'auteur étudie le contexte légal et jurisprudentiel, donne un commentaire pratique sur les différentes clauses proposées et fournit un mémo de négociation, pour savoir le négocier et pouvoir l'adapter.
A la fois théorique et pratique, l'ouvrage offre aux artistes, aux professionnels du marché de l'art et à leurs conseils un support de réflexion et une aide à la rédaction des contrats indispensables à la sécurisation des relations sur le marché de l'art et la défense des créations artistiques.
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La Mariee était en Rouge
de J-P Gavard-Perret

gavart-perret : la mariée était en rouge

Si toutes les veuves ne sont pas joyeuses, elles ne sont pas forcément tristes pour autant. Parmi elles, une s’était mariée en rouge : elle déplace les états d’âmes par le miracle de son écriture. Le pourpre lui va donc comme un gant. Pas n’importe quel pourpre : celui du sang. Quand elle écrit il faut lui répondre d’une même encre, attendre que cela passe et voir ce qui en coule. C’est en le découvrant que l’on reprend conscience. On ne retire plus le corps de l’écriture : on l’accepte même si le sexe en reste l’énigme suprême. Cela dessine un bord d’ombre, un duvet si fin qu’il tombe en fragments. Mais demeurent l’interstice, le passage. Ils ouvrent à une étrange intimité. On s’y laisse emporter.

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CHRISTINE VALCKE : EPURES DES MASQUES DE LA NUIT

par Jean-Paul Gavard-Perret

 

Œuvre de Christine Valcke (source et courtoisie: Esprit Nomade)christine valcke

Tout chez Christine Valcke est de l’ordre du rituel. L’artiste belge – ce qui n’est pas sans résonance dans son imaginaire - part toujours de formes élémentaires afin de créer l’espace de ce que Bachelard nommait « la maison de l’être » et que pour sa part l’artiste intitule  sa "maison apaisée". Elle sait  que « La mémoire se cache dans l'élémentaire, entre les rubans du vide, les entrelacs de la matière du papier. Dans la coulée des pinceaux sans retour en arrière possible... ». D’où sa marche dans une chambre à voir qui devient fabledu lieu et ouvrage du cadre.

Christine Valcke vit désormais dans le sud de la France et depuis 1995, elle réalise des installations tout en  explorant les possibilités du papier et de la couleur. Sa rencontre avec la technique lithographique a été déterminante. Ignorant l’esquisse, préférant l’inspiration du moment ses lithographies naissent de l’ouverture des pierres  (comme l’on dit dans cette technique) et  chaque passage sur celles-ci crée un monde de conjonction. La lithographie crée progressivement le lieu où voir a lieu.. Les formes s’épousent  afin d’offrir une  fluidité à la trace.  Dans certaines œuvres les pierres deviennent elles-mêmes des bornes. Plutôt que de bloquer de leur masse elles créent des attentes. Et parfois des feuilles tombées d’arbres translucides passent sur la toile. Les traits forment des cadres aussi tranchant des suites de seuils abolis pour une alliance symbolique et la prescription qui fait voir l’absence. Mais nous y reviendrons. Disons pour l’heure ceci : l’œuvre reste un franchissement du temps. Il ruisselle dans un univers mixte entre abstraction et figuration. Et précisons enfin que l es formes primitives suffisent à recréer un univers et un destin.

Pour parvenir à un tel état de perfection, de pureté il existe tout un travail de lenteur. L’attente est la condition primordiale à l’apparition. La lithographie plus particulièrement opère par  décomposition de l’image en différentes pierres. Elle reste une technique de précision et d’alchimie. Mais avec Christine Valcke  on est bien loin ici des choses admises  à son sujet. Elle a pris le temps de se familiariser avec elle, de la  comprendre. « J’aime guetter l’imprévisible qui surgit dans le croisement des pierres » dit celle qui toujours reste saisie et émue par l’épreuve du tirage et de la composition par étapes. Et parce que l’artiste traque le vocabulaire plastique élémentaire, l’image entre peu à peu dans la nudité recherchée.

La lithographie par les passages successifs de l’empreinte sur la pierre n’est plus un travail d’adjonction mais d’épure. Il ne s’agit pas de multiplier les couleurs mais d’explorer les possibilités de celle qui est choisie. Superposer les tirages revient uniquement à densifier l’encrage et à décaler le papier pour que la pierre encre une surface plus large mais selon divers contraintes.  Les interventions, les passages permettent le croisement du temps avec, dit l’artiste, «  la volatilité de quelque chose toujours en mouvement ». On voit se former comme des apparitions de diverses sortes : crêtes ou gouffres, lunes étranges. En travaillant avec rigueur et opiniâtreté sur la lumière l’artiste ne cesse de jouer sur des  états frontières épurés.

Une telle approche induit beaucoup d’essais et de pertes. Il s’agit du prix à payer pour atteindre par l’épreuve des épreuves celle dont le surgissement est essentiel même dans ce qu’elle réserve d’imprévisible. Car la lithographie oblige à un lâcher prise essentiel. Le travail de maîtrise auquel l’artiste se contraint n’empêche donc pas le « hasard », la surprise. Toutefois ceux-ci demeurent orientés, programmés vers un but atteindre : l'élan vital. La peinture de l’artiste provoque sa découverte perceptive au sein de son dépouillement inaugural et presque magique dans la fusion du ténu, di si peu qui laisse chez le regardeur un étrange état de trouble.

Christine Valcke crée contre tout ce qui sépare. Elle donne des repères tant à la frontière, au bord de champ visuel qui plus que ligne ou bord devient passage, expérience du temps pour voir. Les  découpes de l’artiste crée une profondeur, une voluminosité particulières là où la créatrice cultive une contention qui donne sa force à ses œuvres. Celles-ci reflètent un soleil noir face à un azur idéal dans un temps qui s’enfle ou se rétracte suivant les moments et comme si dans le corps de l’artiste parfois  la poitrine se contractait  comme le moignon d’un iris fané puis s’épanouissait à nouveau telle la fleur de l’esprit. Le mystère de l’existence est là. L’artiste y ouvre un équilibre entre paysages du dehors et de dedans - quels que soient ces dehors et ces dedans. La profondeur entre les choses est transformée en largeur qui donne à cette profondeur un sens primordial  au sein d’un médium (peinture ou lithographie) qui est « sans choses » puisqu’il n’est que surface. Mais une surface agissante.

Le langage plastique reste toujours simple, dépouillée et comme dans une épaisseur de blanc. Il se fait ainsi gardien d’une vérité. Celle-ci est d’autant plus forte que chez l’auteur la beauté n’est jamais vierge et pure. Elle reste, comme la lumière de ces lithographies, une noire sœur qui caresse car elle reste de chair. Surgit un retour amont aussi mental que physique là où l’image devient le dépouillement essentiel. Peinture et lithographie rassemblent et  diffractent en des métamorphoses minimales. Elles  excluent le symbole. Ce dernier sert trop souvent à cicatriser, à édulcorer. Christine Valcke le refuse. Il y a donc une profondeur de vie par l’ouverture de la perception de fantômes de choses à peine qualifiées.

La couleur dans sa peinture comme dans ses lithographies n’est jamais une aliénation déterminées par des réactions émotives. La créatrice sait en effet que la couleur reste sans efficacité réelle pour l’esprit à travers ses sarabandes. Elle nie l’art tel qu’il devrait être.  La couleur ne possède donc pas la force du dessin. Christiane Valcke, sans la nier,  impose par le dessin son mode d’être et refuse que la couleur impose des tyrannies de l’espace, avide de ce qu’elle recouvre et censure. C’est pourquoi au lieu de multiplier les couleurs l’artiste belge a préféré jouer sur ses variations. A la colore s’impose le disegno.   Il brise l’espace géométrique classique, dénie la primauté de la simple représentation. Christine Valcke cherche à désobstruer la couleur et laisse vivre vivre le dessin pour faire de ses œuvres le lieu de la vigilance. Elle y puise son énergie toujours neuve.

Surgit chez elle une atmosphère de liberté retrouvée, de résurrection. Au lieu d’aboutir à des formes dont la perfection séparerait du flux de notre existence Christine Valcke tend toujours à produire un lieu qui agrège l’être au plus immédiat du monde ambiant au sein pourtant de ce qui échappe à toute mimesis ou ressemblance. Il y a là une présence  vaque. Mais pas n’importe comment. Avec l’artiste les lignes les plus simples sont converties à une fluidité. Celle-ci se marie à la lumière dans une forme d’effacement. Peintures et lithographies deviennent des ombres portées sur un crépuscule sans fond ni repère. Pas de certitude. Pas de symbole. Le regard retourne à son origine. L’art se mesure à ce qu’il est : l’ébranlement de la pensée par le trait. Dans son élan et ses incertitudes de cendres. Libre et aussi simple que savant le dessin chez l’artiste, reste - dans ses apparences d’ébauches - inflexible.

De la sorte et dans des territoires des confins  où l’ombre nous ravit, nous emporte, nous enchante, l’artiste crée  une nouvelle attente. Elle s’y sent bien mais s’interdit à elle même d’y jouir pleinement comme dans de jolis draps. De cet empêchement naît pourtant une trame d’un paradoxale fraîcheur adolescente. Celle-ci est issue d’une grande maturité de vie et de travail. Les oeuvres se situent toujours en dehors de la déréliction. En avançant dans l’âge, même si elle n’est qu’en media vita, l’artiste ose des légèretés dont elles se privaient auparavant. Ses œuvres restent graves, ne craignent pas d’explorer les empreintes de l’abîme. Mais nous ne sommes jamais dans le constat douloureux. L’horizon est une arrête de vie dans le visible du désert. C’est un espace vivant qui soudainement se lève pour nous toucher, nous atteindre.

Si une sorte d’absence rampe sans cesse, elle n’ouvre pas pour autant au chagrin et à l’amertume, à la détresse ou la colère. Christine Valcke trouve toujours la force de l’émerveillement face aux grandes œuvres d’art comme face aux choses les plus simples jusque dans la  jouissance du seuil au soleil du sommeil. Mais du sommeil paradoxal. Pour elle, il n’y a pas lieu de s’attrister, l’amour de la vie est là. Surgit une zone temps, un savoir horizon bien plus tranchants que l’absence.

La vigilance existentielle  et la contrainte du travail artistique suffisent à se protéger du marasme. Christine Valcke reste aimantée à une forme de vie persévérante et presque innocente. Dans son  travail elle revisite le temps, l’appréhende avec le bonheur qu’elle savoure et l’inquiétude qui l’habite. Certes les masques de nuit sont toujours prêts à recouvrir son et notre visage. Mais l’artiste apprend à s’en dégager. La vie reprend ses droits même avec le risque de l’absence. L’artiste ne crée pas avec sa peur. Elle saisit la vie . Une vie pleine malgré la proximité des pays sans voix où sont couchés des siècles de détresse.  Elle  nous montre dans une géométrie basique comment pactiser avec nos frontières et surtout comment les franchir.
 
La lumière sort de ses oeuvres comme le cuivre de la mine. En conséquence ses masques de nuit appartiennent à la vie. Christine Valcke fait émerger des ombres sans que la lumière ne se perde dans la nuit. Il lui a fallu du temps pour atteindre une telle maîtrise d’épures  en progression vitale. Il fallait que créer ne soit plus un acte de violence. Car la poussière qu’un tel acte génère n’engendre que la poussière. L’artiste ne voulait pas en rajouter. Elle a trouvé les formes complices  pour domestiquer l’absence et lui faire dire au sein même de son creux une sorte d’extase.  Elle a su aussi descendre au cœur de l’ombre intime pour comprendre ce qu’il en est de  la lumière ramifiée, multiple de son étreinte.
Son œuvre s’inscrit  dans une histoire de l’art qu’il faudra faire un jour. Ce travail géométrique n’est pas celui des surfaces pilées, des arêtes lisses, des formes achevées. Il n’est pas le fruit d’une géomètre d’axiomes purs. Il devient l’équivalent plastiques des œuvres de Luigi Nono ou du groupe « Cranes ». Comme ces musiques l’œuvre de l’artiste d’Anvers est fébrile et pacifiante à la fois. Elle crée pour une sorte de paix de l’âme sans oublier pour autant la tension du corps. Elle crée contre les larmes. A la fois elle dissimule l’absence et l’honore.

L’œuvre existe aussi pour cette dernière. Pour lui donner sa puissance elle se devait d’être belle, simple, précise, accessible. C’est pourquoi à tous ceux qui cherchent à se connaître  l’artiste offre une fête païenne et blanche. On y avance. L’artiste offre l’intensité vitale  contre nos peurs, nos manques et nos empêchements. Mais en évitant toute effusion lyrique.  La nuit est coupée de la nuit. La combler revient à dégager son étendue. Et à ne pas sacrifier les images enfouies ou disparues. Créer c’est les faire émerger. C’est être. Les voir revient à être gagné par la contagion de la vie. Chacune rappelle que tout être à besoin d’amour pour s’étendre apaisé et pour que marié à l’autre il s’épouse.
Christine Valcke sait que la douleur n'est qu’une mauvaise berceuse. Elle la repousse. Elle refuse l’esthétique de la plainte. Elle a mieux à vivre, créer et offrir en partage. Elle refuse l’affût de la soustraction, glane la paille de l’amour même quand le grain à moudre est parcimonieux. C’est le seul moyen d’aller au bout de sa promesse. Tout sacrifice subi se transforme en assomption. Se contenter du peu de l’image n’est pas forcément une indigence. Il s’agit du prix à payer pour être encore vivant. Il faut parfois que les ombres remontent et rebondissent afin de pouvoir leur donner des ordres lumineux. Et si nos masques de nuit disent : « Venez par là » on n’est pas obligé de les suivre. Christine Valcke en témoigne comme elle témoigne de la vie. « Qui n’en montre  rien n’est rien » disait Artaud. La créatrice reprend cette injonction. Du fond de ses blessures à peine esquissées elle met la mort en abîme de tout lieu. Ses masques de nuit  assure à l'être un troisième œil, à la manière de ce que proposent certaines cosmogonies asiatiques.

Son oeuvre prend fonction de labyrinthe oculaire enlacé. Elle permet de percevoir des profondeurs cachées de l’être. Toute la problématique de l'architecture de l’intime est inscrit. Elle remonte à la source de toutes les fissures, les lignes, de tous les interstices. C’est le gage de vie et non l’objet de célébration mentale. Un jeu avec le monde, un jeu comme figure du monde apparaît. Christine Valcke oblige à regarder de l’autre côté des apparences en proposant un  travail de résistance et d’exaltation. L’incendie de la vie couve. Des ombres dépassent mais la lumière surgit parmi ses stèles. Son écume rayonne.  En découvrant les masques de sa nuit intérieure, l’artiste trouve la lumière. Nous touchons à l’horizon qui brûle même si le voyage de vie est parfois une discipline d’effroi. L’art y parle le courage. S’y atteint la forme ultime de l’expérience humaine.

Soudain l’impensable redevient présent. Et si le soir fauche toujours le jour, la créatrice en ramasse ce qui reste. Elle arrache à l’abîme que nous cachons à nous-mêmes. Elle nous inocule le germe de la vie. Ne craignons pas ses tempêtes. Le futur demeure dans ses grandes marées. Il convient d’y entrer avec l’artiste pour qu’une résistance émerge face à l’agonie éternelle. L’art de Christine Valcke n’est donc pas celui d’une sirène. Il ne détourne pas du monde. Dans son « abstraction » et son silence il y fait entrer. En concentrant son lieu elle le réinvente. Nous y sommes voués en perdant peu à peu notre capacité de penser mais pour un surcroît de lucidité, pour un sursaut vital.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.

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