Artistes de référence

Valère Novarina


Valère Novarina

Né en 1947, Valère Novarina passe l'ensemble de son enfanceThonon-les-Bains.Il part étudier la philosophie et la philologie à la Sorbonne. En 1974, il présente sa première pièce, L' Atelier volant. Lancé par cette première expérience, il réalise en 1976, Falstafe : d'après Henri IV de Shakespeare . Passionné, le dramaturge se concentre à mettre en scène plusieurs des pièces du célèbre auteur. On retient 'Le Drame de la vie, 'Vous qui habitez le temps', 'Je suis' , 'La chair de l'homme' , 'Le Jardin de reconnaissance', 'L' Origine rouge' et 'La Scène' . Il crée et met en scène pour le Festival d'Avignon 'La Scène' en 2000, et, en 2007, 'L'Acte inconnu', pièces pour lesquelles il peint lui-même de grandes toiles. En effet, l'auteur est aussi un grand peintre et un talentueux dessinateur. L'artiste est aussi reconnu au cinéma. Pas moins de trois films ont utilisé des extraits de ses textes, dont 'Nouvelle vague' de Jean-Luc Godard. Artiste aux multiples talents, Valère Novarina continue d'alimenter le public de ses réalisations.

Valère Novarina : le site

 



Valère Novarina et la peinture : l'acte inconnu

par Jean-Paul Gavard-Perret

 

On se souvient de la fameuse phrase de Winnie dans Oh les beaux jours de Beckett : "Assez les images". Cette injonction, Valère Novarina l’a toujours entendu et c’est pourquoi – paradoxalement peut-être, mais afin de venir à bout des images - il a fait fondre sa peinture en l’entraînant non dans l’effacement mais dans une course folle, décomplexée. Surgit ainsi ce qui tient de la danse litanique et cyclique. Comme dans ses textes, le créateur se laisse aller loin des couches asphyxiantes du sens. Il troue la peinture, la libère en lui inoculant des couches et d’une prolifération de couleurs violentes.

Chez Novarina tout reste ainsi possible, probable, imminent mais sans qu’on sache ce qui va sortir, ce qui va se passer. Quelque chose avance, se précise sans qu’aucune figura vraiment abstraite ou figurative se coagule vraiment. Demeure un gargouillis de couleurs, un bourdonnement par proliférations par des gestes qui sont autant de scansions, d’ attaques, d’excès de paroles. Peindre devient une relance à perpétuité dans une opération – entendons ouverture. Il faut que “ ça ” sorte, que ça suinte et dégouline au besoin en ce qui est de l’ordre de l’avalanche. La peinture, et pour reprendre un des titres de l’auteur, doit être 'La chair de l'homme'. Tout fonctionne au nom de la variation là où la matière redevient liquide afin de créer des inquiétantes zones du vivant et de l’étrangeté là où elle ose laisse aller dans ce que Beckett a justement nommé des “ foirades ” au sens premier du texte (perte fécale).

En un nécessaire transfuge de la “ matière ” un glissement a donc lieu. Il y a dans cette peinture parfois quelque chose de volontairement sali, baveux, merdeux afin que le spectateur soit pris de panique dans cette montagne de formes qui semble se renverser sur le support où elle laisse couler sa masse “ corporelle ”. Dans sa visualité, sa “ choséité ” elle ne s’adressent pas seulement à la curiosité du visible, mais au désir de voir ce qui est absence, manque, ombre. La peinture de Novarina ouvre à une cérémonie de lever d’écrous pour offrir au “ spectrateur ” une sorte d’immanence de l’état de rêve éveillé au moment où la matière, au sein de son magma liquide, se transforme jusqu’à devenir l’évidence lumineuse d’un lieu jamais atteint, déserté, qui nous échappe mais qui s’accroche à nous comme s’il nous était consubstantiel tout en n’étant pas nous même, un lieu perdu ou imag(in)é. Un lieu doté de la puissance en tant que matrice et phallus des choses non sues.

Une telle peinture nous offre une expérience paradoxale, intense, vorace où les certitudes comme les apparences sont mangées afin que d’autres images nous mangent, nous enveloppent comme celles de nos rêves dans leur force majeure (n’oublions jamais lorsque nous rêvons nous ne croyons pas que l’on rêve). En un tel corpus “ délirant ” ou plutôt dérivant soudain nous nous sentons en vie car l’œuvre nous parle vraiment, nous parle de notre dedans et de sa confusion mentale. A l’épreuve d’une telle masse tonitruante, d’un flot d’images nous voyons mieux car nous plongeons dans l’abîme, pas n’importe lequel, celui – portable – qui nous habite. Novarina nous fait passer fait passer de l’illusion subie à l’illusion exhibée. C’est sans doute là l’expérience ou une des expériences les plus radicales du pouvoir de la peinture.

Elle devient bien autre chose que l’indice de la possession carnassière des apparences, autre chose que cette mimesis en laquelle elle se fourvoie et dont le prétendu "réalisme" représente la forme la plus détestable. « Qu'ils ne viennent plus nous emmerder avec ces histoires d'objectivité et de choses vues » écrivait déjà Beckett qui avait reconnu en Novarina un créateur majeur. Lui qui était adepte du peu avait été saisi par les formes convulsives de celui qui ne cherche pas l'hallucination mais l'accession à une sorte de tremblement cutané.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.