Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Valie Export


Valie Export
de Caroline Bourgeois




VALIE EXPORT VIDEASTE DU FEMININ ET PRIMITIVE DU FUTUR

par Jean-Paul Gavard-Perret


Née en 1940 c’est en 1967 que Valie Export décide de s'approprier – en le transformant – le nom d'une marque de cigarettes, Smart Export. Des clopes à forte connotation virile, au même titre que les Gauloises en France. Son nom devient très vite un logo et l’artiste crée une œuvre protéiforme, hantée par le corps, souvent conceptuelle et à forte connotation féministe et politique. Rappelons qu’elle est l'une des premières en Europe à organiser une exposition d'artistes féministes: «Magna. Feminismus: Kunst und Kreativität». Y participent des artistes comme Carolee Schneemann, Rebecca Horn, Lucy R. Lippard et Meret Oppenheim. Entre Vienne et Cologne, où elle enseigne dans le domaine du multimédia et des performances l’artiste crée une œuvre hybride faite aussi bien de retours en arrière que d’expérimentations. L'artiste procède autant par ellipses que par une sorte de néo réalisme sans que la théorie surcharge son œuvre. Tout chez elle est interrogation du sens des images par les images. « Split screen-Solipsismus » projette sur le mur le combat d'un boxeur contre lui-même (en fait, son reflet sur une feuille d'aluminium). Le film « Touch cinema » illustre sa déambulation dans les rues de Munich, Vienne et Cologne avec son buste dans une boîte. A ses côtés, son compagnon et souvent le complice de ses expériences joue au proxénète et invite les passants à passer leur mains à travers les rideaux de la boîte et toucher les seins de l'artiste, qui reste impassible. C’est là selon Caroline Bourgeois la première œuvre interactive…

Et elle n’a pas tord, loin de là. Dans “The Power of Speech”, sur plusieurs télés, des lèvres féminines – qui ne sont pas celles de la bouche – semblent articuler ce qu'une voix masculine scande: «Le pouvoir de la langue est déterminé par sa présence durable après le silence» . Dans « Adjunct Dislocation » des téléviseurs reproduisent ce que filme une caméra au plafond, à savoir les stries noires verticales et diagonales qui habillent les murs (, 1973), provocant une superposition de ces stries. On s'éloigne dans ce cas d'un discours politique, tout en se rapprochant d'un domaine lui aussi exploré par l'artiste: le cinéma expérimental et des constructions spatiales qu’elle reprend avec des techniques numériques. Avec l'invention de ce qu'elle a appelé le Expanded Cinema dans les années soixante, l'Autrichienne propose des approches nouveaux du tournage et du montage pour amener à une synthèse surréaliste centrée à travers les stratégies conceptuelles autour du corps humain.

Ce travail reste avant tout un corpus expérimental, à la fois formel et démonstratif. Il mêle le filmique de dispositifs vidéo sophistiqués à des dessins, des photographies numériques, des installations - avec objets et éléments matérialisant l’image tels que des projecteurs, des miroirs ou surfaces réfléchissantes, des pellicules cinématographiques - à des œuvres interactives, des documents d’archives. Celle qui débuta à côté des actionnistes viennois a donc pris une voie indépendante afin de créer des passerelles entre les genres et les disciplines artistiques et en ne se contentant pas comme son ancien groupe d’ organiser des happenings. De la sorte les questions d'identité, la réflexion sur l'image-mouvement, le travail dans la rue, les images conceptuelles sont formalisées de manière approfondie au sein d’une réflexion sur l'image et le temps. Et il n’est pas jusqu’à des propositions interactives pour servir de méditation sur les représentations du corps humain dans lesquels les éléments géométriques, comme la perspective et les proportions, jouent un rôle important. L’image se construit autour d’un corps et du monde qui l’environne : objets, autres corps, espace et temps. Ces « Body Configurations » prennent leur pleine signification dans le triple contexte où l’artiste a situé le corps : physique, social et culturel. . L’artiste propose aussi une nouvelle approche du tournage dont elle « fait l’action », et du montage de séquences filmées disséquées, mises à plat, recollées, remaniées. Elle associe pour cela diverses techniques (installations, projections multiples, performances …). Elle abolit les valeurs esthétiques traditionnelles et tente d’instaurer de nouvelles formes de communication fondées non seulement sur les perceptions sonores et visuelles, mais aussi sur des échanges tactiles - comme dans son « Touch Cinema » déjà coté où l’artiste garde un visage distant et indifférent lorsque les hommes glissent les mains dans une ouverture de la boîte, pour toucher ses seins. Valie Expert est aussi célèbre par son « Portfolio Of Doggedness ». Dans cette performance filmée et photographiée elle promène son compagnon (l’artiste Peter Weibel) à quatre pattes, comme un chien une laisse autour du cou dans les rues de Vienne. L’artiste ébranle les comportements admis et transmis par la société. Elle fait de l’homme un animal, transforme la relation homme-femme en relation animal-être humain et maître esclave mais en renversant les genres traditionnels tout en ironisant le sadomasochisme. Pour l’artiste le système social est l’ennemi naturel de l’individu, du corps humain. La société impose au corps - médium doté de caractères singuliers et de besoins spécifiques - l’appartenance à un genre, une classe, un territoire, une tribu. Selon l’artiste, par cette « socialisation » la société déforme la conscience que chacun peut avoir de son corps et aseptise les esprits en un temps où la morale a trouvé son nouveau maître : l’économie et son bras séculier : la publicité dont l’artiste travestit les images et les noms. L'artiste ose affronter tous les tabous et les non dits. Dans son film « Genital Panic » elle met en exergue sa vision de la société en circulant entre les spectateurs d'une salle de cinéma pornographique, le sexe à découvert, mitraillette à la main. S'inscrivant contre les représentations traditionnellement avilissantes du regard masculin désirant, elle se réapproprie le motif de la vulve. Elle le reprend d’ailleurs dans plusieurs séries pour le remettre en perspective dans l'histoire de l'art et en proposer diverses versions autres. Valie Export impose un nouvel archétype du corps de manière formelle, gestuelle et matérielle. Et elle ne craint pas le recours à une agression en utilisant la provocation comme outil d'un mieux voir : « en refusant d'être provocatrice je n'aurais pas pu rendre visible ce que je voulais montrer. J'avais à rentrer dans les choses pour les faire sortir » dit l’artiste.

Par le féminisme radical de son art l’artiste crée un transfert d'identité, un acte d'émancipation du joug patriarcal. Se dépouillant du patronyme du père, puis du mari, elle a découvert sa propre identité avec ce nom de transit et d’échange non sans quelque ironie. Subversive l'œuvre ne saurait toutefois être réduite à ses seuls contenus politiques et féministes. Elle reste aussi un jalon essentiel dans l’histoire cinématographique et vidéographique. Son « expanded movie » qui casse le cadre narratif du cinéma, et l'arrime à la présence physique et matérielle, du corps ou du dispositif. Ses arides dissections du visible et de l’image à travers la profondeur de champ, la vitesse d'exposition ou à travers ses effets de différé ou d'immédiateté et de boucle préfigure autant les travaux des Hilliard, Graham ou Snow que d’un cinéma à naître.

Ainsi la Gorgone (l’artiste elle-même) - affichée sur les murs de Vienne, armée d'un fusil, jambes écartées dans une posture sciemment masculine, le jean échancré d'un triangle qui exhibe sans pudeur la toison pubienne - fusille toujours le regard le spectateur médusé. À la pulsion scopique se substitue d’autre version du regard et de sa prise. Allers et retours de la caméra de l’artiste, gros plans accentuent sans esthétiser des scènes comiques ou insoutenables qu’habituellement de regard fuit par honte ou répulsion. L'œuvre souffle aussi le chaud des corps, du sexe, des fluides suppurés ou secrétés, et le froid de ses formes ascétiques, à rebours de tout expressionnisme. Valie Export montre, sans rien démontrer, et sans pathos. En émerge l'impérieuse libération du corps de la femme et de sa « langue plastique » loin de la gangue normative, morale, machiste et faite de re-pères dans laquelle le genre féminin reste souvent enfermé. A ce titre pas étonnant qu’elle se sente proche de l'écrivain Elfriede Jelinek. Toute deux sont des « noires sœurs » porteuses d’une lumière nouvelle et nécessaire.  

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.