Mireille Dubois-Vanhove: DE L'ENRACINEMENT
par Jean-Paul Gavard-Perret

Mireille Dubois-Vanhove livre la trace des corps humains d'Afrique. Tantôt leurs couleurs sont les replis de matière qui entourent les vivants pris dans la masse de douleur, tantôt leurs couleurs sont les idées innées de l’âme, comme les figures pliées ou les statues primitives en puissance qui ont innervé l'art d'occident depuis un siècle. Différentes formes du sentiment d’exister peuplent la mémoire de l'artiste belge. Elles donnent à sa peinture une force de révélation contre les systèmes d'ensevelissement. Son travail constitue le "catalogue" de sa mémoire et lui permet d'y répertorier les moments vitaux. Elle livre aussi une existence à l'espace-temps africain au sein d'une topographie intime et générale. A travers les corps-empreintes surgit une chaleur particulière qui préserve un mystère érotique et tellurique.
L'œuvre émeut par son traitement plastique. Ses distorsions de matières deviennent une des manières de pousser la vérité dans ces retranchements. Dans l'écorce des êtres Éros rode mais où Thanatos n'est jamais loin. Surgit une archéologie au nom de l'Histoire dont l'artiste ne cesse d'interroger le chaos. Dans le pressentiment (peut-être…) qu'il ne peut pas en être autrement, ce qu'il faut retenir ce sont donc ces traces où la figuration à la fois se dévoile et s'ensevelit en une précision épidermique et une sorte de théâtralité violente et grave. Incarnation et désincarnation se répondent dans un travail habité d'une émotion intense. Mireille Dubois-Vanhove flanque une baffe à la prétendue légèreté de l'être, au prétendu effet de réalité par des sortes d'états de lutte entre Éros et Thanatos sans que soit résolue la double question cruciale : Cette lutte, au nom de qui? au nom de quoi ?
Le corps noir est là. Il devient la mélancolie du monde contre l’histoire qui veut toujours te rattraper. L'artiste en ses steppes ou ses forêts de mémoire pense par traits et gestes. D'où la fulguration induite par tout ce qu'elle a appris et saisi de la peinture et du monde. Ainsi l'Afrique ne la laisse en paix. Elle sent ce qui s’y passe. Un flot élémentaire emporte sa peinture pour rétablir une unité du monde. Qu'importe alors si le centre du désir ne coïncide pas toujours avec celui de la vie. Il arrive que le corps deviennent purement matériel sans être animal. C'est ce que la peinture prouve tant il y existe des éléments vitaux. Voici le feuillage humain. Et le passage en force pour que chaque existence ait encore à rendre bien plus qu’un fantôme. L’artiste lui restitue tout ce qu’elle lui doit : mère, ngwè, mer, mbene, enfance, erumbe, insouciance, voya-voya, malédiction, ozavo, tourment, azingo, souci, inakina, folie, eranya. Oui folie de la peinture qui veut venir à bout de ladéchirure et à la souffrance. A ce titre l’artiste reste l’égarée merveilleuse à la souffrance aussi nue que tue. Tout dans l’œuvre se réduit au presque dépouillement. Ne restent que les images sourdes. Elles ne retranchent rien. Elles ajoutent de l’organique tout en creusant un vide étrange mais aussi en œuvrant contre la nostalgie et son chaos.
Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr
| Jean-Paul Gavard-Perret Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.
|


