Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Wim Delvoye

Exposer dans Mirondella
la galerie d'art en ligne d'Arts-up


Wim Delvoye

Né en 1965 à Wervok en Belgique. Vit et travaille à Gand.

vim delvoye


Cochons tatoués, ferme Yang Zhen en Chine
courtoisie de l'artiste

Wim Delvoye : le site


La jeune femme qui descend l'escalier

de Jean-Paul GAVARD-PERRET

Sur le modèle de la Lettre à jeune poète de Rilke, ce livre s’appréhende comme une rencontre différée, une mutuelle invention plutôt qu’un soliloque – sinon à deux voix... Et une visée rédemptrice de celle à qui ce texte est adressé surgit. Par effet retour, elle glisse celui qui parle hors du rien. D’où ce paradoxal corps à corps dans le jeu des espaces d’un côté, et, de l’autre, la vulnérabilité paradoxale des mots au sein d’un « pas de deux » dans ces textes marqués par la danse donc par le corps. Le recours à l’éloignement n’est pas là pour offrir une version nouvelle du fétichisme de celui-là. L’écart créé éloigne des rapports humains contemporains qui s’évanouissent dans la consommation d’une chair provisoirement offerte. Il peut donc exister un goût clinique de l’amour bien fait, un goût du lisse qui forge une relation au sein de la distance. Elle n’est que la conscience aiguë d’un respect essentiel, un point de vie par effet d’empreintes des blessures afin que ces dernières s’effacent.

» Bon de commande ( prix : 10,00 €)
» Editions du Cygne

L'art et la merde (en hommage à Manzoni). Secouons le cocotier.

par Jean-Paul Gavard-Perret

wim delvoye
Wim Delvoye - Cloaca Original (2000)
11,57 m x 2,70 m x 0,78 m - Mixed Media
courtoisie de l'artiste

L’art ne fabrique pas seulement du simulacre. Et si de simulacre il peut être question dans l’œuvre de Wim Delvoye   celui-ci possède une odeur qui l’exclut de l’art en tant que pure pensée. Si l’artiste exploite le monde intérieur ce n’est pas pour en explorer l’inconscient mais pour d’autres transferts et manipulations. Il n’est d’ailleurs pas le premier. On se souvient de la « merda d ’artista » que Manzoni mit en boîte de conserve en 1961 pour pousser  à fond – une fois n’est pas coutume - le geste à la Duchamp. Mais Wim Delvoye va bien plus loin encore dans le questionnement. Il tisse d’abord des liens entre l’art et l’argent. Ceux-ci peuvent se définir comme une quête « alchimique » dans la mesure où il s’agit de transformer la merde en or là où  l’artiste belge a remplacé la boîte de conserve opaque par un emballage en plastique façon saucisse. Celui-ci  laisse voir les excréments dans toute leur réalité en une radicalisation de la proposition de Manzoni.

Pour autant il ne s’agit pas simplement de définir les termes d’une équation entre l’art, la merde et l’argent. L’artiste italien avait décrété que la merde d’artiste se vendait au poids et suivant le cours de l’or. Non seulement il prenait au pied de la lettre les théories psychanalytiques selon lesquelles les excréments sont des éléments de fascination pour l’enfant et constituent le premier cadeau qu’il à ses proches mais l’introduction de la merde en art permettait  de souligner l’aspect fétichiste de l’œuvre, et invitait à réfléchir sur la notion de sa valeur.  Toutefois Delvoye va plus loin et son approche ne peut s’assimiler à un simple geste de dérision. Contrairement à ce que l’on a souvent écrit le titre « Cloaca » choisi par l’artiste belge ne renvoie pas à un univers neutre, à une machine dûment construite, qui, in fine, produit effectivement de la merde.

Il s’agit de battre en brèches l'illusion de pouvoir exploiter le monde intérieur comme si la seule lucidité à l'égard des forces occultes était d’explorer l’inconscient. Prévenu par  Pierre Klossovski qui affirme dans l'"Hermès Trismégiste", "Dans l'impossibilité de créer une âme pour animer les simulacres des dieux, on invoqua les âmes des démons et des anges qu'on enferma dans des images saintes afin que, grâce à ces âmes les idoles puissent avoir le pouvoir le faire le bien et le mal" (in P. Klossovski, La Différence, 1990, p.181), Delvoye pousse plus loin sa réflexion par sa pratique « merdique ». Pour lui, croire que l'artiste moderne viserait le pouvoir par ses propres simulacres extérieures est une erreur, une vue de l'esprit. Et estimer comme Breton que les images de l’art "connaissent l'avenir, frappent les hommes ou les guérissent selon leur mérite" n’est pour le belge qu’un manque de discernement. Et même les masques primitifs taillés dans les humeurs intérieurs et salué par le pape du surréalisme ne recouvrent qu'un vide et ne suppléent pas à une absence de "réel" délire.

 

Ne misant plus sur la seule subjectivité du créateur, ne croyant que sa puissance ne vient que de son "dedans" l’artiste belge refuse le fait qu'une obsession première est toujours antérieure à la création. Que cette dernière soit religieuse, profane, licencieuse elle surgit de quelque chose qui dépasse la propre subjectivité de l'artiste. Delvoye est un des rares à comprendre la partie corporelle, incorporante de ce qui  fait la création. Elle dépasse le fantasme et ce par une  re-construction  imitative comme seule confrontation du simulacre avec un « simul-âcre ». L’artiste belge en finit avec le fantasme du corps en tant que foyer de résistance. Il projette ce qui fait en est une forme de répulsion en refusant d’escamoter la question centrale du faire voir. Le simulacre de la merde dans sa particularité exorcisante crée une sorte d’errance émotive (du dégoût à la surprise et parfois à l’admiration technique pour la machine à merde). 

Soudain la  création ne s'élabore plus sous la contrainte de forces extérieures mais intérieures et l’art soudain à quelque chose d’ « inter-essant » à montrer. Pour Wim Delvoye l’être n’est pas en dessus de l’homme mais en dessous : c’est le bestiau et c’est là qu’il faut travailler « le pourceau et son suint » pour en exsuder les traces, les expulsions. Dans la viande humaine ou plutôt son transite et ses résidus, l’art trouve son goût et son odeur. Souvenons nous à ce propos d’Artaud « Là où ça sent le merde ça sent l’être » écrit l’immense poète. L’odeur de merde est l’odeur de l’être. L’homme garde sa place parmi les animaux, il est affaire de litière avant de lit. Ce faisant Delvoye ne cherche pas la saleté, la honte : du gâteau des rois ne demeure – via la machine à merde – que les restes du corps. Son objet est de savoir non ce qu’on en fait mais ce qu’on peut en montrer de neuf, d’annonciateur et qui échappe.

L’artiste ne cherche donc pas les péchés, les vices, la saleté ou l’amène beauté. Tout ces  registres passent à côté du sujet. L’objet n’est pas de savoir comment se servir de son corps mais d’en montrer les états, bref comment dans la viande le corps peut se penser mâcher, de transformer et se chier. Il ne  cherche pas l’idée du corps mais sa choses jusque dans ses armées de microbes pour le donner non en spectacle mais en re-présentation. Le corps devient une usine en surchauffe. Dehors le malade brille et luit de toutes ses pores éclatés.  C’est un paysage, une guerre à perpétuité : il n’y a plus d’arrêt  sur image mais un passage, un état à verser par perte et profit, de même qu’une forme indicible de l’  « indicible incarné ». Il s’agit d’une entreprise démiurgique mais une des rares qui vaillent le coup. Il faut arriver à cracher du monstre pour connaître la bête que l’on est.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr


Wim Delvoye - X-Rays : Kiss 1 (200)
100 x 125 cm Cibachrome on Aluminium
courtoisie de l'artiste


 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.