Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Priscille Vincens


Priscille Vincens

Née en 1974, Priscille Vincens vit et travaille en région parisienne.

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PRISCILLE VINCENS : ABSORPTIONS, EPAISSEURS, ENERGIES

par Jean-Paul Gavard-Perret

 

Priscille Vincens crée une peinture aussi profonde que légère, chargée qu’aérienne. Le geste anime les lignes. Plus même : il les tord pour consumer le vernis des apparences. Ce qui en sort possède parfois la puissance de la matière et parfois la diaphanéité de ce qui en échappe.  L’artiste semble sentir ce qui la traverse et arrive à le plaquer vivant sur le support. A travers l’âme de la toile - comparable soudain à celle d’un violon - se transmet la pulsion du corps et ses émotions.

L’artiste est entièrement dans sa peinture. Elle y imprime jusqu’à ses contradictions. Partant de la couleur elle fait naître ses visions du corps. Peu ou prou il est toujours présent. La peinture naît de lui, par et pour lui, sans régulateur, sans régulation. Marquée par la coupure ombilicale et celle de la division des sexes l'artiste tente l'unité. Elle n'en sort peut-être pas entière mais elle revient à elle-même dans une destruction créatrice des apparences. Priscille Vincens offre une autre vision en ce qui tient d'un rite. Chaque fois il est recommencé dans une course sans limite au vertige d'une jouissance pleine de dépressions et d'exaltations.

L'enfermement devient une volonté d'exister dans la violence et l'inquiétude. Priscille Vincens a su briser les idoles tutélaires pour se tenir hors des sentiers battus. Elle tente une séduction incestueuse mais qui n'a rien préjudiciable. Au contraire. Une atmosphère émotionnelle indicible surgit par tout le "désordre" dont l'artiste anime ses constructions. Elles semblent  évidentes, spontanées. La créatrice paraît parfois débordée par sa création.  Celle-là ne fait rien pour la contrarier. Aucun ordre n'encadre la pulsion première. L'artiste lui donne des ailes. Elle semble ne pas vouloir, pouvoir s'en protéger. Elle sombre dans les excès, l'extinction douloureuse  ou l'exaltation perverse. Mais qu'on ne s'y trompe pas. Il y a dans cette mise en demeure, dans cette immédiateté tout un processus antérieur. Une telle promiscuité avec la pulsion ne va pas de soi.

Priscille Vincens peint pour mieux faire gicler le trop brûlant. Ses gestes  de surcharges ou d'effacements deviennent une manière de faire surgir des tréfonds du corps les formes primitives qui touchent à l'inconscient. En chaque toile le silence fait du tapage.  Et peindre devient un blasphème en une fidélité à un bourdonnement venant de partout et de nulle part. Oui, de la peinture surgit un murmure, un cri, un bruit  sourd.  Il ne laisse aucun choix et ne concède point d'autre accomplissement sinon celui que l'artiste lui octroie.

Elle semble peindre sans crédit, sans statut, ni pardon en une perdition voulue, un plaisir et une dévotion.  Elle s'y engloutit dans un mysticisme particulier. La "dévote" n'est pas une Sainte. Son là-bas est un ici même, un ici bas. Chaque toile reste une  rencontre. Celle-ci éveille la peur ou la joie dans une ivresse d'espoir.  Il y a là une fascination de la matière et parfois sa répulsion. Consistance et épure sont donc les deux pôles d'une œuvre qui se tourne vers l'Absent, vers l'Absente pour lui donner un corps même si parfois il reste englouti au sein des formes d'où il tente d'émerger.

Priscille Vincens, plus qu'une autre artiste, est totalement dans sa peinture. Elle s'y lâche parce qu'elle possède suffisamment de technique pour ne pas offrir au regardeur qu'un pur chaos. Elle peut laisser aller son geste "à l’abandon" pour, à chaque pièce, aller plus loin et  faire crever les anges. C’est en ce sens que l’“ acte ” de peindre est extatique, exorbitant. Mais  il est en même temps "catastrophique". Entendons par ce mot la création d'un rapport renversant. La peinture se laisse mettre en abyme par le jeu des courants dans l’espoir peut-être de toucher un langage innocent.

L'artiste se fait presque bourreau d'elle-même pour que jaillissent d'étranges visions dont la lumière demeure aussi prégnante qu'ambiguë à travers les effets de matière ou ceux d'effacement. Couleurs et formes prennent d’autres voies pour épouser la toile. Elles l'emplissent et la vident par la force désespérée du geste et les traces irréfutables qu'il laisse. Un monde se rassemble à travers le support. IL devient une matrice ouverte. Les formes échappent aux couleurs, les couleurs aux formes? l'être au non être, le désir au manque.  Demeure l’ivresse violente comme un craquement de glacier. On se laisse emporter.  

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.

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