Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Vincent Rougier

Exposer dans Mirondella
la galerie d'art en ligne d'Arts-up


Vincent Rougier

Après une formation en arts plastiques à Paris et quelques temps à l’académie Charpentier, Vincent Rougier publie son premier livre d’artiste en 1969.

Il se définit comme peintre, plasticien, éditeur, graveur, autant dire qu’il baigne dans les métiers d’art : le livre, la reliure, les papiers marbrés, la gravure en taille-douce sont des exercices quotidiens pour lui.

Saisissant l’opportunité d’acquérir un atelier de confection désaffecté, il s’installe à Soligny-la-Trappe dans 300 m2 qui lui offrent un espace multiple où se côtoient toutes les formes de ses passions. Car il y a dans cet ancien atelier de couture des machines extraordinaires qu’il a domptées pour son usage d’artiste. Il en résulte des œuvres étonnantes, où la matière, froissée, plissée, passée à l’étuve, raconte une autre histoire et vit une autre vie.

Une nouvelle naissance aussi pour la revue Ficelle qui allie les arts à l’humour et à la poésie.

Vincent Rougier : le site


La jeune femme qui descend l'escalier
de Jean-Paul GAVARD-PERRET

Sur le modèle de la Lettre à jeune poète de Rilke, ce livre s’appréhende comme une rencontre différée, une mutuelle invention plutôt qu’un soliloque – sinon à deux voix... Et une visée rédemptrice de celle à qui ce texte est adressé surgit. Par effet retour, elle glisse celui qui parle hors du rien. D’où ce paradoxal corps à corps dans le jeu des espaces d’un côté, et, de l’autre, la vulnérabilité paradoxale des mots au sein d’un « pas de deux » dans ces textes marqués par la danse donc par le corps. Le recours à l’éloignement n’est pas là pour offrir une version nouvelle du fétichisme de celui-là. L’écart créé éloigne des rapports humains contemporains qui s’évanouissent dans la consommation d’une chair provisoirement offerte. Il peut donc exister un goût clinique de l’amour bien fait, un goût du lisse qui forge une relation au sein de la distance. Elle n’est que la conscience aiguë d’un respect essentiel, un point de vie par effet d’empreintes des blessures afin que ces dernières s’effacent.

» Bon de commande ( prix : 10,00 €)
» Editions du Cygne


Vincent Rougier et les amants de Vérone.

par Jean-Paul Gavard-Perret
 

P. Rougier - La tribu des mateursvincent rougier
I l est difficile de tenir en mémoire ce que nous cachons. Parfois nous nous réveillons à la hâte, nous ne pouvons pas allumer la lumière sans péril et sans gloire. Nos yeux pourtant sont encore cernés dans les premières heures du jour des béatitudes que nous n’avouerions à personne. C’est à peine si on voit. C’est pour cela que Vincent Rougier peint : nous rappeler à nous à travers ses figurines (acrylique ou encre sur toile, textile ou sur japon nacré froissé) animalières ou familières avec une prédilection pour le bleu lavande. Il peint séparément de notre monde mais afin que nous rejoignons notre quotidien, en attendant le soir, à l’abri des regards en portant le notre sur ses oeuvres. Nous aimons la douceur amusée, le secret qui les cernent. Nous traversons leur espace en ôtant nos chaussures. Nous attendons que le pêne claque le plus faiblement possible puis on laisse revenir la poignée de laiton. Une fois dans ses peintures, qu’on nous laisse tranquilles, nous y sommes pour personne.

Vincent Rougier nous rappelle qu’avoir un corps c’est avoir un secret. Il rappelle aussi que peu de monde a un corps. C’est pourquoi il laisse surgir plus le risible de l’existence que sa tragédie. L’artiste nous assure que ce ne sont pas les bijoux qui sont éternels mais les amants. Nous les contemplons. Nous imaginons autant la Bretagne que Vérone et ses toits qui brillent dans le couchant. Nous pensons soudain que l’amour est une relation pure, absolue, sans merci mais qui ne tue pas forcément. Rougier en dissipe l’anxiété par ses couleurs et la fantaisie de ses traits. Ils nous semblent nécessaire pour nous sentir exister au sein d’une sorte de Paradis Terrestre. Ses images réincarnent l’Epiphanie et dépossèdent de toute objectivité. Le passé est attaqué, le temps ne mord plus le présent comme une proie. La peinture folle, délurée, affamée parce qu’immatérielle soudain nous assouvit car elle cultive le rêve. Dans sa simplicité travaillée elle sidère. Apparemment Vincent Rougier ne met plus d’ordre, mais se découvre un infini des formes possibles. C'est, comme à la surface de l'eau qui coule, un miroitement perpétuel des reflets. Ne demeure que des traces indicibles au cœur de l'écoulement qui passe du simple bruissement d'un filet à celui d'un fleuve qui enfle.

Nous assistons au glissement à la dérive. Ce n’est donc pas seulement une pensée qui porte la peinture et la force à « parler ». D’où ce flux vital et persistant là où l’image lutte contre le temps afin qu’il nous laisse en paix. Le peintre soulève l’histoire de nos silhouettes aux blessures secrètes. Il nous accorde la pure contemplation. Il faut donc accepter le risque de son Chaos, croire à l’impression d’aube et accepter simplement le lointain par la proximité troublante de ce qui est montré. En conséquence Vincent Rougier nous permet d’entrer dans la maison inconnue du monde où se lisent sur les astres authentiques. On y chercher des repères fantaisistes qui deviennent notre orient et notre orientation. Reste l’emmêlement soudain comme si tout était abandonné au mouvement extrême de la seule émotion. On reste au bord, en déséquilibre. Il y a la brûlure de tout ce qui es dans le monde est étoilé.

Il convient donc de retenir de telles images afin de retrouver un lieu naissant à travers des scènes qui jusque là n’étaient pas visibles. Le peintre nous rappelle qu’être est ni un état ni une souche. Il n’y a pas d’unité au fond de nous. Il n’y a pas de psychologie à supposer sur cette terre sinon pour des considérations pratiques. Etre, devenir c’est quitter le divisible pour entrer dans la fantaisie. Toute conduite doit donc être un écart de conduite. Etre ne revient pas à renoncer aux illusions. Il convient de s’y laisser couler comme dans le lait d’une langue maternelle et éprouver les images de Rougier comme l’amour des amants de Vérone. A savoir tel un scandale qui enlève le goût du paraître et fait entrer dans l’incertitude et la dérive en nous faisant trembler de plaisir. En Bretagne comme à Vérone l’amour des images n’est pas forcément malheureux.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

voir aussi : Vincent Rougier et les corps ténébreux..


Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.