Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

MACHA ( Maria Volodina-Winterstein)

Macha

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L' art contemporain ne signifie pas l'art d'aujourd'hui. C'est un label qui estampille une production particulière parmi d'autres : l'art conceptuel promu et financé par le réseau international des grandes institutions financières et culturelles et, en France, par l'État. Né dans les années 1960, il est apparu dans les années 1980 comme le seul art légitime et officiel ; mais ce temps semble toucher à son terme. Sa visibilité officielle occulte un immense foisonnement créatif : l'art dit " caché ", suite naturelle de l'art depuis le paléolithique. On y trouve aussi bien le " grand art " que les artistes amateurs. Plus encore, le " grand art " aujourd'hui suit des voies singulières ; il n'est plus porté par aucun style ; il est donc difficile à reconnaître et à apprécier. Mais il existe et qui veut le chercher le trouve ! Cet essai très documenté explicite l'histoire et la nature de l'art contemporain. Il retrace les péripéties de la controverse, le plus souvent souterraine, qui agite le milieu de l'art depuis plusieurs décennies, jusqu'à ses tout derniers épisodes. Il dévoile cet art dissident que l'art officiel cache. Et surtout, il rend la parole aux artistes sur leur pratique et sur le sens qu'ils lui donnent.
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FACE A L’EXIL : MACHA

par Jean-Paul Gavard-Perret

 

Macha peint en une aventure toujours recommencée à chaque nouvelle œuvre préparée. Elle peint parce qu'elle aime les outils, la texture de la peinture, le silence de l'atelier. Elle peint parce qu'elle ne peut s'en empêcher même si le temps lui manque. Ni simple reflet du monde extérieur ni seul projet du moi profond de la créatrice, l’oeuvre est la meilleure formulation possible d'une réalité absente dans laquelle une âme slave rôde toujours. Emue par la fragilité des êtres, des animaux et des choses mais aussi par les grands espaces la créatrice organise son travail par séries jamais closes. Elle joue de l'écart qui existe toujours entre ce qu'elle veut montrer et ce qu'elle montre. Là se situe cet impondérable qui fait que l'art au sein même de sa maîtrise échappe à la créatrice afin de faire parler son inconscient.
"Phénomène d'être" selon la formule de Bachelard, la peinture de Macha fait éclater les images du réel par un détournement particulier tout en dépassant le pur symbole, la simple allégorie. L’artiste introduit parfois  des éléments perturbateurs. Ils deviennent une façon de casser l'organisation plastique de ses ensembles et produisent un fantastique jeu d'attraction et de répulsion. L'immense mérite de l’artiste consiste à faire que la moitié nocturne des images soit mise en évidence au milieu du scintillement des "ruines"  du monde afin que de sa contemporanéité surgisse une atemporalité lumineuse.
Utilisant les armes de la peinture – sans négliger certains ajouts de matières – Macha souligne combien notre vie n'a rien à voir avec une "vie intégrale". Qu'elle en est même fort éloignée. Une réalité plus profonde est convoquée par un extraordinaire cérémonial. Le monde surgissant n'est ni créé ni choisi mais découvert, dévoilé. S'ouvre, par l'adjonction d'éléments perturbateurs, une contemplation émotionnelle presque indépendante de ce que la raison nous fait reconstruire dans la recomposition de l'image à travers nos propres images mentales.  Il ne s'agit plus d'ouvrir un virtuel ou du moins pas n'importe lequel. Celui qui dévore la re-présentation (et non la représentation) afin d'en faire jaillir sa part d'ombre.
Ces tableaux nous parlent d'un ailleurs. Mais cet ailleurs n'est pas pure vue de l'esprit, il est provocation de la réalité par et contre elle. Pour une métamorphose, pour le "réel" escompté. D’où l’apparition d’une utopie. Une utopie vitale, cérébrale et sensorielle. Frêle comme les papillons de l’artiste, elle prend son envol sur la œuvre. Mais l’oeuvre de Macha reste à ce titre lourde de bien des malentendus. Elle ne correspond en rien aux critères de la mode du temps. Qu ‘importe : à travers ses allégories aussi naïves que complexes, la créatrice trouve le moyen de fondre périodes, civilisations et géographies. C’est pourquoi chez elle le mythe prend des aspects particuliers Il n’a rien de temporel. Il devient de l’ordre de l’espace qui relève de l’intimité et révèle  la profondeur de l’être.

Réduisant les colorations et les harmonies à des camaïeux, Macha rend compte de valeurs dont les sujets représentés ailleurs détournent si souvent la vue de l’essentiel. L'artiste sait ce qu'elle doit aux maîtres (à Chagall en premier) et ne cherche pas à tout prix une « nouvelleté ».  Sa peinture n’est ni jeune, ni vieille. Elle donne un autre point de vue sur la beauté.  Loin des excentricités, et des fausses audaces, l’artiste suit son sillon en faisant abstraction des coteries et des caprices de la mode. La créatrice sait que le travail du peintre est de choisir le beau contre le "beaurdel". Au sein de ses propres doutes Macha porte en elle une vérité de l’âme et de l’esprit au point de les faire crier.

Emergent des intuitions qui ne peuvent laisser insensibles ceux qui croient encore à la peinture, ceux qui savent de quoi elle est faite lorsqu’elle se veut encore puissante et ambitieuse. Face à l'humanité spongieuse ses figures féminines collent à notre vue. Tissant le corps dessus dessous, elles traversent le cœur des brumes. S'ouvrent les poches d’ombre, se soulèvent une source ultime d’aurore en aplomb du chaos à travers le prisme d’une étrange lumière. Et si Macha ne peut pas diminuer l'obscurité elle augmente néanmoins la lumière. 

Chaque image dans sa charge à la fois naïve et d'icône, dans ce qu'elle reprend de peintres habités (tel que Chagall déjà cité) la créatrice dévoile l’être. Elle montre qu'une âme est venue.  Demeure le caché, l'invisible qui fait le mystère de l'hymen blanc de la peinture. Certes, s'il n’y a pas la fracture du mystère surgit son exposition, pas à pas,  image après image.  Ce qui dévaste Macha sa peinture le reconstruit.  Le corps demeure ainsi à la portée de la main car il est habité. On le voit dans le dialogue des ombres que l'artiste instaure depuis des années. Peu à peu s'est instauré un réseau tournant de l'être. Macha le révèle par la foi d'un mouvement cyclique là où il n'y a plus de loi mais des sortes de stations. Avec le temps elles ne sont plus seulement celles d'un calvaire.

Demeurent de fins ou épais réseaux de lignes gravées au nom de forces concentriques.  Pas de reflets mais des éclats sous un ciel lisible ou illisible  là où une "langue" picturale obscure avance à tâtons dans l'inconnu loin du poids immense des livres, des Talmud et des Bible. Impossible de penser l'être et les postulations qui le tordent et le tendent autrement. Il faut le mystère de la gravité des tableaux qui en portent l’écho. N’y perdurent parfois qu’une pâleur de neige, qu’un reste la couleur. Elle boit une lumière dont peut surgir une écharpe de joie ou une dernière attente là où des sortes de sentinelles égarées tentent chaque fois le saut dans l’impossible. 

Et si Macha  dirige vers d'autres lieux ce n'est pas pour qu’on échappe mais afin de revenir au réel. Les œuvres deviennent l’aube ou le cristal. Dans la cendre de la couleur, dans l'illumination du mat (parler de peinture de maturité) Macha "entrace" et dessine l’ovale du temps et des formes étrangement suspendues. Des fragments d’éléments hétérogènes sont l'octroi que conjugue l'artiste vers ce qui est l'Interdit ou l'Impossible. Surgit la coïncidence entre le premier et le dernier jour. Elle crée une charnière comme en un liseré. Et aussi une place réservée à l'hôte (autre de soi, double du double, complément, animal, ange).

Ajoutons que pour connaître vraiment les œuvres de Macha il faut se reporter à divers moments et sous des lumières différentes. Dans ce que l’artiste enduit, gratte, racle surgit un air mat avec comme horizon celui de la blessure - dont rien ne sera dit toutefois. Parfois des verticales se lèvent et se figent. Filigranes, crissements, ailes, pans. Blanc craie mat, stries après frappements. Partages. Les arêtes, un ciel gris qui a succédé à un premier ciel bleu racle encore l'air. Chaque tableau est un temps d'errance longuement fomenté où être et animal gardent un poids ineffable mais réel. On ne porte que cela : cette absence de poids en l'autre qui est pourtant sa seule et inoubliable pesanteur.

Le papillon comme l'être sont inertes en apparence. L’ange idem. Et l'horreur, l’extase ou le surnaturel (celui dont parlait Van Gogh). La peinture de Macha devient l'apport inespéré d'une aide à l'irréductible humanité et d’une délicatesse.  En un emportement long, lent, patient, journalier le rouge n'ensanglante plus, la touche ne tasse pas, le renvoi de matière non seulement soulage, apaise mais retrousse, ourle, brasse le plan, rebrousse le chemin perdu (celui de l’exil). Chaque tableau procède avec le temps lui-même pour renverse nos espaces familiers afin de nous nous bouleverser du dedans en touchant nos lieux, nos "aîtres".

Tout se passe alors comme si les images suffisaient à la vie, devenaient plus fortes qu’elle. Nous glissons dans la nudité de l'être que rien  ne peut recouvrir. Celui de la subordination indépassable à un ordre qui ne finira que dans le dernier mot apocalyptique, dans l’enfermement de la mort.  Ainsi au mot  peindre se superpose le mot  Viens , mot dont Blanchot parle en ces termes :  Viens, viens, venez, vous ou tu, auquel ne saurait convenir l’injonction, la prière, l’attente . Dès lors, le  viens n’est pas la réduction de l’  autre au même. Il ne s’agit pas non plus d’un  j’aimerais te venir en aide .  Ce viens est plus un appel à sortir qu’à entrer.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.