WANG Guangyi et les monstres
par Jean-Paul Gavard-Perret

WANG Guangyi - Great Criticism-Versace
150x 120 cm - courtoisie : ShanghART Gallery
Artiste de la scène avant-gardiste chinoise, Wang Guangyi (né en 1957) est le leader du mouvement "Political Pop Art". Après une période influencée par le surréalisme et des portraits de type métaphysique (l'effigie de Mao Zedong revisitée), il se lance dans sa série "Great Criticism" où il juxtapose des images tirées de gravures de la Révolution Culturelle, mettant en scène le trio ouvrier-paysan-soldat, avec des logos de marques de produits de consommation occidentaux comme Coca-Cola ou Marlboro. L'artiste témoigne ainsi du déferlement des marques et du consumérisme grandissant qui sévit en chine, Wang nous laisse entendre que la propagande politique et le marketing de consommation sont les deux volets d'une même stratégie de contrôle des esprits.
Il existe toujours chez lui une puissance de la couleur. Cette puissance ne va pas aussi sans une certaine violence de confrontation. D’où divers jeux entre le subtil et le criard, l’arrogant et le secret. Le grotesque et le grandiose se côtoient afin de mettre à mal tous les processus d'idéologisation et de montrer l’« envers du miroir » là où se découpe une sorte de
no man’s land non par désertification mais par trop pleins. Wang Guangyi propose donc une suite de « lieux » avec « variations » . Ceux-ci représentent une sorte de friches de l’être en prise avec ses fantasmes politiques ou consuméristes.
L’artiste crée des sortes de maillages qui circonscrivent une zone d’abandon où le mauvais goût devient une "statuaire" délétère et outrancière. Toutefois le créateur ne cherche aucune dramatisation. Il se contente de montrer une symphonie acide de couleurs qui viennent se moquer des figures qu’elles sont censées recouvrir. De ce bric-à-brac surgit un espace vacant, ouvert et presque onirique dans le plus brillant esprit post pop-art. L’espace est à la fois dilué, étendu mais aussi concentré par le jeu des signes divergents. Tout se crée sous formes d’épures plutôt que de caricatures où se mêlent la rigidité longiligne mais aussi les verticales des structures afin de développer des paysages qui ne s’arc-boutent pas forcément sur le passé mais qui prennent par défaut la postmodernité.
Cette peinture fiction souligne la déshumanisation. L’espace pictural devient une sorte de « borderland » qui échappe à toute localisation précise et donne une forme d’éternité à cet éphémère soudain figé. Ces peintures au mauvais goût kitsch affiché instaurent un vertige fabriqué mais elles appellent paradoxalement à l’imaginaire afin qu'il s’amuse de l’effet produit par leur scénographique iconoclastes. Wang Guangyi explore des limites, frontières, indices interstitiels ou encore des « frustrations » . Ce n’est pas là pour autant une fuite devant la peinture. Il s’agit de transgresser la surface comme anti-chambre de la (re)présentation. Par les moyens indiciels de la peinture, l’artiste ouvre à la complexité de l’espace post moderne. Tout se joue sur une notion de territoires visuels qui prolifèrent à partir de divers signes à la fois pour un épuisement ou une réversibilité du regard mais aussi pour un appel à la transgression et à l'immobilisme que toute idéologie (capitaliste ou socialiste) assène.
Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr
| Jean-Paul Gavard-Perret Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.
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