Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

WANG ZI


Wang Zi

Né en 1971 en Chine.Ecole des Beaux Arts d'Anyang. Vit et travaille en Chine.



C'est son formidable dynamisme qui caractérise l'art contemporain chinois et aussi sa jeunesse, son énergie, sa vitalité, son humour. Cette scène peu et mal connue, Michel Nuridsany nous la fait découvrir dans des textes alertes et complices, informés aux meilleures sources : les artistes eux-mêmes. La Chine, il y va depuis 1996, visitant les ateliers, fréquentant les artistes dont beaucoup sont devenus des amis, assistant aux biennales et aux évènements les plus considérables de ces dernières années, spectateur privilégié des transformations qui ont propulsé cet art au premier rang sur la scène internationale. En parfait accord, Marc Domage a photographié les œuvres, les artistes, mais aussi les ateliers, les appartements, (environnement les vernissages, les galeries, les musées, les rues, les gens. Bref, voici la scène artistique chinoise comme si vous y étiez. Vous découvrirez ici l'effervescence de la fin des années 1970 avec le groupe des Étoiles, le Pop Politique et Cynique des années 1980 et 1990, le Gaudy Art et l'émergence ironique et heureuse de la toute jeune génération qui s'exprime à travers la performance, la vidéo et les jeux vidéo. En 30 artistes, 30 ans d'art contemporain chinois.

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WANG ZI ET SES COUPLES : MAO N'EST JAMAIS LOIN

par Jean-Paul Gavard-Perret

 

wang ziTous les corps à corps, tous les couples plus ou moins dépareillés de Wang Zi affichent comme figure tutélaire, paternelle ou maritale Mao. En ce sens l'artiste appartient à tous ceux qui pour développer une entreprise futuriste doivent à la fois tuer le père et le vendre (d'autant que c'est une figure qui marche commercialement). Le Grand Timonier reste un fondement de l'histoire artistique de la Chine socialo-capitalisteet sa figure contente tout le monde.  Elle reste toujours un "modèle". A la fois celui que l'on imite (analogon) mais aussi et surtout celui que les artistes façonnent et re-créent (poesis) non sans humour iconoclaste. Le travail de Wang Zi "tire"  le héros de la Longue Marche moins du côté de l'imitation (portrait psychologique ou social) que du côté de la création destructurante de l'image "sainte". Ce qui anime le travail demeure surtout (même si le "reste" n'est pas exclu) ce qu'engage la mise en scène du modèle selon son imaginaire dans un travail mixte (couleurs ou noir et blanc) au sein de ses étranges couples.

Pour un tel créateur à coté de Mao, la femme (sujet et parfois objet pour certaines séries) est un élément majeur de la fascination et parfois d'une forme de tragique. Cependant dans un tel face à face - et même si celui qui est derrière  la toile semble le maître - on peut se demander qui du maître ou du serviteur est l'esclave. Ou si l'on préfère qui est sujet et qui est objet. D'autant que tout modèle (qu'importe le sens où l'on prend ce terme) agit forcément comme repoussoir au sein même de la fascination qu'il opère De victime potentielle le modèle féminin en effet dans son abandon n'est-il pas l'héroïne nouvelle qui, au côté de Mao, vient sauver les meubles de l'imaginaire de l'artiste ?

Wang Zi est toujours tenté de pousser vers les plus extrêmes conséquences ce qui fait spectacle dans ce face à face. Faut-il alors le préciser : celui-ci n'est en aucun cas le fond de commerce de l'artiste mais le "prétexte" majeur afin de percer les rouages les plus exacerbés de la machine humaine dans sa relation à l'Autre. Pour un tel artiste il n'y a jamais contradiction entre crime et esthétique mais connivence. Parfois abusive mais parfois nécessaire. C'est un ferment de l'art en général.

Le peintre ne s'en prive pas en reprenant les grandes poses mythiques, historiques, religieuses dont l'histoire de l'art regorge. Tandis que la société repose (toujours et quoiqu'on dise) sur le tabou du sexe et les interdits fondamentaux qui assurent à l'édifice social sa stabilité, Yang Zi en fait le centre de sa quête au sein d'un système qui n'est pas seulement cathartique. Depuis toujours Mao au même titre que la femme le fascine dans sa dimension "esthétique". Les montrer, c'est monter une sorte traité de "philosophie dans le boudoir".

Dès lors  l'artiste chinois pourrait faire sienne la phrase de Sade: "Aucune action quelque singulière que vous puissiez la supposer est vraiment criminelle ou vertueuse. Les vertus d'un autre hémisphère pourraient bien être des crimes pour nous". Toutefois, si Wang Zi, fait de son esthétique quelque chose d'éminemment existentiel, il se refuse à toute intrusion de moralisme. D'autant qu'il n'existe chez lui face à son modèle aucun désir même caché de manipulation perverse. Ses modèles ne sont pas de simples modèles. Leur apport est le fruit d'une transaction gagnant-gagnant. L'enjeu en est fixé par les deux parties en présence.

Rien de plus "naturel" donc que la sophistication, la mise en scène des œuvres d'un artiste pour lequel le modèle pictural n'est jamais projeté sur ses prises mais contenu dans son esprit. Wang Zi est donc un des rares pour lesquels citer Mao ne représente pas qu'une commodité de la création critique. L'effet paroxysmique de son travail tient à ce face à face dans lequel la femme et Mao se fascinent mutuellement parce que les extrêmes fascinent. On comprend mieux ce que sous-entend l'art de la prise de vue chez l'artiste. son activité mimétique de l'artiste - captant dans la femme et dans Mao non ce qu'ils sont, mais ce qu'il peut ou veut en voir -  confond la "victime" et du "bourreau " (sic). Au modèle passif fait place une femme qui dans l'abandon lascif s'active dans un mouvement autant de retrait que d'exhibition. Elle devient le langage lui-même de l'artiste  au sein de la pose sacrificielle que Mao "empaillé" semble lui demander.

Chez Wang Zi la victimisation du modèle féminin est donc retourné. Assassin et victimes permutent. Il s'agit bien sûr d'un meurtre métaphorique mais aussi d'une sorte de vérité de la criminilisation. L'"assassin" devient son propre meurtrier. Ce qui ne serait pas sans satisfaire un Michel Journiac par exemple. Nous assistons à une nouvelle religion (athée) de l'art qui laisse l'artiste en position de victime d'un genre très particulier. Celui de bourreau dandy, grand prêtre sacrificateur et victime sacrifiée. Mais dans son rapport avec le crime qu'il s'autorise,  Xang Zi montre combien l'artiste possède une place douteuse. Le couple Mao-modèle (criminel-victime) lorsqu'il s'agit de l'art n'est pas aussi simple qu'il y paraît. L'un est  le produit de l'autre en un mouvement conscient et inconscient . Plus que "meurtrier" de son modèle, l'artiste en demeure aussi l'esclave dans une suite d'"incartades" qu'il met en scène afin de faire éclater de manière conséquente son propre langage. Son voyage et son "crime" initiatique permettent non seulement de prendre le bas pour le haut, l'obscurité pour la lumière mais offrent la possibilité d'aller à la racine de ce  rapport . En ce sens  Wang Zi demeure proche d'Artaud lorsqu'il explique dans une lettre à Henri Parisot : "ce n'est pas Jésus-Christ que je suis allé chercher chez les Taharumaras mais moi-même hors d'un utérus dont je n'avais que faire".  De Jésus Christ à Mao, chez l'artiste chinois, il n'y a qu'un pas.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.