Qui? Wharhol.
par Jean-Paul Gavard-Perret
Andy Warhol : Marilyn Orange - 1964
(reproduction disponible chez Amazon)
L'art du portrait contrairement à ce que pensait l'historien d'art et ami de Warhol, John Richardson, ne possède pas forcément " la puissance métaphysique de la chose représentée". L'artiste le savait trop bien :
entre la métaphysique et ses portraits le chemin bifurque. La première est reléguée à l’écurie ou au padock, l’autre va à l’âme « comme la vache va au taureau » dans ce qui devient au Grand Palais ce que l'américain avait toujours rêver : "mes portraits doivent avoir le même grand format pour qu'ils tiennent tous ensemble et finissent par former un seul grand portait intitulé portrait de la société".
Dans la saturation que produit l'accrochage serré des 250 toiles le principe est toujours le même (et il est bien connu). Warhol maquille ses modèles qu'il prend en des séries de polaroïds. Il en tire des pochoirs sous forme de films plastiques au format de la toile. On y découvre les grands traits du visage mais les défauts (rides) sont gommés. Ensuite de larges bandes de couleurs appliquées au pinceau soulignent des éléments du visage et rendent unique la toile déclinée en divers coloris.
Bizarrement la platitude de la toile fait émerger des profondeurs de l'être ou de l'icône. C'est par exemple le cas pour Debbie Harris à laquelle est consacrée une salle particulière où est décliné le processus de fabrication de l'oeuvre.
On comprend l'adhérence étroite qui retient l'être à son image. Les yeux fixes de la chanteuse du groupe "Blondie", par le jeu des différentes couleurs s'infusent de diverses manière. Cela permet d'estimer comment l'icône pop subit la charge de son effigie. Emergent un abîme et un plein et c'est bien là toute la magie de son portrait comme tous ceux présentés au Grand Palais.
Par cette technique Warhol nous prend dans son piège. Nous sommes frappés par la majesté de l’ensemble. Et le regard est convoqué pour un rite païen par les fastes des icônes. L'ensemble crée un cérémonial statique où ce qui se laisse saisir, ce qu'on croit saisir, ne cesse d'échapper. Surgit aussi un étrange jeu entre l'être et son image sans que l'on puisse dire qui a le dernier "mot". On ne sait plus qui force l'autre : visant à l'intensité l'oeuvre devient de la sorte une phénoménalité étrange : entre la matière et l'espace elle invite à une sorte d'incantation silencieuse.
En ce dispositif choral il n'y a plus d'espace libre ou plutôt l'espace devient autant celui d'une forêt intersticielle de signes que celui d'une forêt des songes. Dominés ou écrasés par le dispositif, les portraits semblent à la fois se perdre et se dresser. L'oeuvre, qu'on définit comme spectaculaire, est arrachée à l'art représentatif dans un grand mouvement de rupture. Ne demeurent que ces traces suspendues dont la dissémination crée une réunion secrète si bien que l'ensemble devient de l'ordre du spectre, mais un spectre qui n'est pas un simple double (copie).
Warhol a inventé des séries de cassures-sutures qui dynamisent ce qu’il met en scène. Les conventions de le représentation jouent les unes contre les autre : un mode de réalité devient douteux, la forme entretient l'ambiguïté. Il semble même qu’il n'y ait plus de réalité en acte, plus de réalité en être, mais juste l'amorphe, l'inanité.
Toutefois de la vie passe mystérieusement. Rien n'a lieu que le lieu à travers ces portraits dont la théâtralité reste omniprésente et compressée. Ce qui revient peut-être pour le spectateur à se confronter à l'équation regarder = imaginer. Le visiteur contemple le regard qui le regarde en de drôles de miroirs. Peut être qu'il n'en ressort pas indemne s''il n’est pas de bois.
Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr
voir aussi : Warhol-TV à la "Maison Rouge" (Paris)
| Jean-Paul Gavard-Perret Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.
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