GILLIAN WEARING ENTRE REALITE ET FICTION
par Jean-Paul Gavard-Perret
Par la vidéo l’artiste anglaise Gillian Wearing ne recherche pas des possibilités et des potentialités de trucage. Elle y trouve un moyen d'appauvrir les leurres des images cinématographiques ou télévisuelles selon un régime particulier puisque paradoxalement elle semble jouer sur le reportage et la fiction sans hésiter parfois à s’y mettre en scène ( "Dancing in Peckham") mais pour déjouer les jeux habituels de la fiction. L’artiste met en acte le concept de Gilles Deleuze de « déterritorialisation ». Si celle-là choisit de tourner en vidéo c'est parce qu’elle représente une langue plus pauvre que le cinéma. Cette nécessité d'une image épurée, cette lutte contre tout effet de manipulation de l'image, sont une constante chez l’artiste. Pour Gillian Wearing il s'agit du seul moyen, non seulement de ne pas tricher avec le visible, mais de lui porter des coups décisifs en déniant au médium « les caractères fondamentaux de toute vision magique du monde » dit l’artiste qui estime trouver « des clefs d'un nouveau monde ». Au besoin l’artiste souligne comment ces clés elles-mêmes peuvent ouvrir sur des chausse-trappes. Gillian Wearing éprouve le besoin de toucher au fond de l'image loin de toute magie et de tous procédés d'émerveillement.
Face par exemple aux noceurs lourdement alcoolisés de "Broad Street" l’artiste ne cherche pas à fasciner le spectateur en faisant de sa vidéo une usine à rêve ou à cauchemar. La créatrice dégage la représentation de tout affect. Le visage ne devient pas plus paysage que le paysage ne devient visage. Les deux deviennent masques des masques. Certes on peut estimer être face à une vision impressionniste dans laquelle l’artiste montre les personnages perdus, tels qu'ils le sont, dans ce qu'il leur reste de pensée alcoolisée. Mais de fait cette sorte d'impressionnisme factice est gommée au profit d’une forme de crudité et de cruauté de l'image, en une sorte d'expressionnisme mis à nu. Adepte de la performance l’artiste refuse toutefois que la vidéo soit elle-même une performance car celle-ci risque de faire oublier une forme d'absence et de manque : non seulement ce manque lié à l'art lui-même - un art où l'absence d'objet est remplacée par son effet - mais aussi et surtout parce que l'objet de l'oeuvre est un appel à l'impossibilité de voir - pour les personnages comme pour les spectateurs - qui suggère un manque essentiel.
Tout le travail de Gillian Wearing revient à faire toucher au manque, à l’absence. C'est pourquoi l’artiste britannique ne s'émerveille jamais des possibilités que peuvent lui offrir les effets virtuels de l'image électronique. Loin des frivolités des exercices de style elle s’oriente vers le style tyrannique - entre clair-obscur et couleurs criardes - "qui ne vise qu'à mortifier" dit-elle. Ce style (ou ce langage) produit un effet particulier. L'imagination ne produit plus du charme mais fascine par ce qu'elle élimine. On passe du ravissement au ravinement. C’est pourquoi la vidéaste proscrit tous les effets et les procédés. D'une certaine complexité technique elle ne conserve que quelques indispensables fondamentaux. C'est un moyen parmi d'autres de tenir le spectateur à distance devant une scène froide, désinvestie de tout traquenard. Le but reste précis et toujours le même : éviter la frénésie du spectaculaire afin que ce qui s'empare de l'image demeure une sorte de matière statique. L'inertie produit une forme d'intensité totalement opposée à une spectacularité.
Dans l'optique de Gillian Wearing rebelle à l'hypnose, au vertige technique, les procédés spéciaux entraveraient le glissement progressif de l'image en dehors du langage et en dehors de la représentation. Ils affaibliraient la marche inexorable vers un autre vertige. La seule image qui importe pour elle risquerait de passer par les mailles de ce filet trop large et lâche. Elle préfère dit-elle « l'image gelée dans la pierre et non issue des vapeurs de la fiction ». L’artiste de Birmingham chercher à atteindre une sorte de paradoxe qu’elle définit de la manière suivante : « toucher à cet évident besoin de ne rien voit jusqu'à ce que cette invisibilité elle-même devienne chose ». Cette stratégie ouvre à la possibilité de quitter l'illusion « de vivre en pays conquis ». Les vidéos ouvre à un paradoxe : immobiliser l'étendu et éviter le leurre du dehors, le tohu-bohu des choses dans la lumière. Celle qui demeure est juste accordée par l'obscur, une onde où à la fin corps et ombre ensemble s'engloutissent. Les personnages anonymes - loin de chercher à dissoudre la ténèbre - demeurent comme des taches aveugles dans la révocation de l'intensité lumineuse du monde, au moment où plus rien ne bouge - pas même la caméra.
Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr
| Jean-Paul Gavard-Perret Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.
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