Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Marnie Weber

Marnie Weber

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Ce troisième volume dans la quête poursuivie par TASCHEN pour débusquer les plus grands et les plus importants artistes du monde s'adresse une fois encore aux amateurs d art. Une longueur d'avance sur les tendances et les futures institutions, cet ouvrage rassemble tout ce que l art compte de nouveau, excitant et palpitant. Les entrées alphabétiques incluent de courtes biographies, un historique des expositions et des informations bibliographiques, ainsi que des reproductions d uvres récentes. La dernière partie, illustrée également, regroupe les références des galeries représentant les artistes évoqués, et donne une idée des tarifs et cotes d enchères. Un ouvrage somme, et une expérience intense.

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UN PRINTEMPS POUR MARNIE OU LA VOIX DES MASQUES

par Jean-Paul Gavard-Perret

 

Marnie Weber, The Campfire Song (image tirée de la projection de
Forever Free, The Cinema Show: A Film Retrospective and Installations)
Le Magasin - Grenoble (07/02/2010 - 25/04/2010)

Marnie weber La plasticienne américaine Marnie Weber née en 1959 à Bridgeport (Connecticut) vit à Los Angeles. Elle est paradoxalement issue de la scène musicale  underground californienne. Elle y fait ses débuts  pendant les années 1980 avec le groupe punk rock « The Party Boys » pour lequel elle enregistre plusieurs albums (« No Aggro », « Daddyland ».  Elle poursuit sa carrière de rockeuse avec les Spirit Girls, collectif féminin et féministe, rock, arty et déjanté qu'elle fonde en 2000 après avoir réalisé plusieurs albums solos dont « Woman with bass ». Mais totalement pluridisciplinaire elle est au centre d’une œuvre faite de photomontages et de sculptures (« The Darkest Journey », de performances et de films (dont la fameuse série des « Spirit Girls » qui donnera lieu au groupe du même nom).  A partir des années 1990, de nombreuses galeries s’intéressent à son univers onirique décalé peuplé exposant de contes de fées pervertis et pervers. Elle connaît une reconnaissance mondiale dans les arts plastiques en créant  la pochette de l’album « A Thousand leaves » de  Sonic Youth avant de réaliser au début du millénaire un film « A Western Song ». Il raconte la quête spirituelle dans la campagne nord-américaine du groupe qu’elle a créé de manière plastique avant de le glisser sur la scène rock.
Marnie Weber puise son inspiration  dans la contre-culture, le néo-gothisme, le  surréalisme comme dans le western, le spiritualisme. En surgissent une imagerie animalisante, un bestiaire fantastique et une peuplade de créatures féminines au visage masqué et à la dégaine farfelue (costumes champêtres, minijupes léopard, costumes de cirque.. .). Epouse d’un autre célèbre plasticien américain (Jim Shaw), la Californienne d’adoption  connaît en 2010 sa première rétrospective en France grâce au « Magasin » de Grenoble.  L’exposition met particulièrement l'accent sur les films, les installations de l’artiste ainsi que sur la musique des « Spirit Girls ». Mais plus largement s’y découvrent collages, sculptures, costumes, vidéos. Ils concourent à une ouverture sur ce monde faussement féerique puisqu’il est habité de tensions et de conflits internes recréés et joués par l’artiste elle-même ou ses comparses déguisés en animaux, clowns, etc. Le malaise est une constante de l’œuvre au sein des jeux d’oppositions entre l’enfance et l’âge adulte, les univers féminins et masculins, les humains et les bêtes, la vie et la mort. On est loin de Tim Burton et ses sucreries. Le tout est issu d’images primitives tirées des forêts qui bordaient  sa maison familiale isolée, perdue au fin fond du Connecticut. Elle n’y aurait vu alors que deux films « La Comédie du Bonheur » et « Marry Poppins’ » qui l’auraient poussée plus tard à vouloir inventer des comédies musicales…

Ses films vidéos ont parfois été réalisés avec l’aide de son mari qui se cache sous des masques d’animaux symboliques (lapin, cerf, pane, cocon, centaure, licorne). Mais ce monde doit beaucoup aussi au cinéma Bis hollywoodien et à la culture populaire made in USA. « Sing Me A Western Song » par exemple devient la narration filmique 2007 d’une des aventures des adolescentes  de « The Spirit Girls » dans un paysage de l'Ouest américain fantasmagorique, traversé par un cirque étrange et des clowns de même nature.  Quant à «  The Campfire Song » il s’agit de la recréation d'une scène de feu de camp combinée avec un élément sonore, racontant une histoire de fantômes interprétée par les « Spirit Girls ». Les jeunes filles sont rejointes par des animaux inventés par l'artiste. Dans la partie centrale de l'exposition du « Magasin » Marnie Weber crée une pièce nouvelle : une barque avec ses personnages et un paysage orageux peint sur les murs « Songs That Never Die »).

L’oeuvre reste difficile d’accès à force d’un surpoids d’évidences, de symboles et de drames. Les images fourmillent de références à une Amérique conservatrice, victorienne très East-Coast.  Son univers baigne dans une gravité d’apparence. Certes un certain tragique est bien là mais il ne faut pas oublier ce qu’il cache : l’humour, la distance, le jeu. Sculptures, costumes, vidéos, collages ne  cessent d’inquiéter tant les hommes y deviennent des animaux voire des démons tandis que surgissent des cris plaintifs, douloureux, inquiétants. Mais cet excès de zèle gothique noir doit être compris comme une plongée aussi ironique qu’éperdue dans un monde qui devient la métaphore angoissante mais aussi cathartique du nôtre. Les « Spirit Girls », ces jeunes filles tragiquement disparues mises en scène par l'artiste reviennent hanter le monde des vivants au long d'obscures processions mais afin que leur culte fascinant et charmeur fasse d’elles les chimères d’un monde qui sous le bric-à-brac est aussi effrayant qu’onirique et totalement cohérent.

Sous le kitsch se cache une élégance. Elle métamorphose tout un art de la mise en scène et de la construction des images quels que soient leurs types. Pour Marnie Weber, "les batailles ont moins à voir avec quelque chose de physique qu'avec un véritable processus de changement". C’est pourquoi son œuvre avance dans un long processus de création qui se sert de la fiction onirique pour distiller une violence. Elle secoue par exemple dans une scène paroxysmique (tout autant que parodique) ou ses « Spirit Girls » souillées tiennent entre leurs bras sanguinolents leurs doubles devenus des pantins amorphes abandonnés sur la plage. Le propos est cruel mais il ne sombre jamais dans la dérision pure et encore moins dans le Grand Guignol ni le mauvais goût. Par la voie des masques  (plus particulièrement animaux) se trouve autant une atmosphère de rêve enfantin qu’une réflexion sur le mélange des genres et le refus de toute taxinomie.

Marnie Weber reste dans le monde des images le plus totalement possible mais dans le même temps cherche une mise à distance. Une telle œuvre n’est pas sans écho aux idées développées en littérature par Monique Wittig dans « La Pensée Straight » ou de Beatriz Preciado dans son « Manifeste Contra-Sexuel ». Par le passage aux figures clownesques et animales l’artiste cherche à détruire aussi iconiquement que philosophiquement les catégories homme et femme.  Mais l’artiste ouvre encore plus généralement son œuvre. Sa fantasmagorie à grande échelle et pluridisciplinaire - en montrant  qu’il n’existe plus de hiérarchie ente l’homo erectus et l’animal  - repose la place de l’humain dans une nature  en déliquescence.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.