Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Edward Welter

Edward Welter

Edward Welter : la page Mirondella - le site



Publié pour la première fois en 1997, cet ouvrage, déjà réédité cinq fois dans la collection Intervention philosophique, est paru dans un contexte de polémique virulente sur la " valeur " de l'art contemporain en France.
L'auteur reprend, dans une préface inédite, les arguments en présence, en particulier la réception du livre ayant favorisé, pour le public, une prise de conscience générale, que les idées pouvaient être discutées et analysées... Le débat a eu un effet positif, ne serait-ce qu'en dédramatisant les choses, au moins on a pu commencer d'en parler et comprendre que nous avons vécu la fin de l'utopie de l'art et que nous sommes entrés dans un autre paradigme de production et de représentation.

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CHOREGRAPHIES D’EDWARD WELTER

par Jean-Paul Gavard-Perret

 

Clartés, repères, cavités, plis, encoignures : tout dans l'œuvre du peintre franco-américain Edward Welter devient une sorte d'appel au zénith. L'artiste prouve que la peinture abstraire reste toujours peu ou prou empreinte du spiritualité. Mais une spiritualité qui n'a rien d'extraterrestre. On n'erre pas dans l'espace car le créateur  cherche moins des lignes de fuite que ce qui ramène à l'être et à son sol. En une telle œuvre il n’y a pas de sujet sinon la peinture elle-même à quelques bémols (mais ils sont importants) près. Se perd le cours du monde pour retrouver le sens de la peinture. Si elle se veut rédemptrice elle ne cherche pas à fuir dans son propre commentaire ou dans le mépris ou l'indifférence envers le réel. Elle fait beaucoup mieux. Par son pas au delà l'oeuvre ne cherche pas un ailleurs mais une relecture par le rythme des formes et des couleurs.

Le geste du peintre imprime ce rythme, écarte sur la plaque sensible de la toile ce qui est platement représentatif. Tout bascule où le geste dérive, réveille, révèle, se surprend lui-même. La main crée un lien vital particulier. Car si la peinture reste en dépit de certaines apparences concernée par le monde elle ne se contente plus de le reproduire. Les formes et les couleurs prennent corps autrement en une sorte de danse. Welter doit s’épuiser, laisser des plumes jusqu’à arriver à un espace d’état mimétique avec la surface. Il se met en état d’abandon, effectue le saut non de la mort mais de la vie. L’espace de sa peinture naît de là. Il avance dans la disparition du réel. Il le dégaze dans les vertiges où les bielles des horizons cassent. Du souffle monte en divers états de renaissance.

Il convient de se laisser prendre en cette danse et apprécier la multiplication des "passes". Welter crée à travers elles des séries de transes visuelles.  La toile devient plus poreuse, elle se tend comme une peau de caisse claire pour laisser passer des vibrations. Tout devient possible en un jeu d'articulations, de contradictions motrices. Le monde  enseveli sort de lui-même, se met en état de marche. Et la peinture elle-même n’est plus seulement une question de regard mais de marche. Welter réactive le sang du réel, s’arracher du sol mais pour y revenir par la bande. L’ancrage est dans le pas de danse, le pas de deux contre le même. Tout est dans le poids, la densité de la chair de l'oeuvre elle-même. Le rythme sauvage est conçu pour la fusion d'un "nouveau" monde. En ce sens la peinture de Welter est très américaine et ce n'est pas un hasard si l'artiste est pari aux USA pour remonter aux sources de l'art à la suite des indiens d'un côté et de Pollock et autres abstracteurs du réel de l'autre pour en donner une quintessence par la résurrection que la peinture travaille.

On a dit en commençant que la peinture abstraite était empreinte d'une certaine spiritualité. Pourtant chez Welter l’objectif ne revient pas seulement à établir des relais entre le haut et le bas. Son travail reste la scansion du monde pour le faire jouer bien loin des "cabinets de cire". Une telle œuvre se veut souffle, chorégraphie esquissée. C’est là son autre scène, la primitive, là où tout commence et qu'elle densifie en passant autant par la main, le muscle que l’intellect. Elle est donc aérienne. La danse lui reste  nécessaire, consubstantielle : le corps de l'artiste joue un rôle majeur. L'idéal à atteindre passe par lui. Preuve donc que l'abstraction n'est pas une déréalisation mais son contraire. Elle devient une repérage, une géographie dont on ignore tous des "plans" qui soudain jaillissent. L'approche alourdit autant qu'elle allège, elle met en mouvement, permet que ça monte, que ça vienne. Elle fait de Welter un corps-peintre au plus près du temps mental où s’étend l’espace imaginaire. Celui-ci ne se comprend que dans le rapport qu'il entretient avec le réel où il prend corps.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.