Weng Fen ou la pluralité des mondes.
par Jean-Paul Gavard-Perret
Weng Fen
Ffamily aspirations: white collar job, 2002
Courtoisie : galerie Marella Beijing
Pour Weng Fen , l’art, et en particulier l’art contemporain, c’est-à-dire l’art en train de se faire, n’a pas de connotation ni par rapport à la localisation spatiale, ni par rapport à la race ou la sexualité. Pour lui en effet n’est pas convenable d’ériger des limites à l’art. Fasciné par les grands ensembles urbains d’aujourd’hui et de demain l’artiste en propose une critique particulière qui repose sur le choix des matière. A Lucerne il a créé avec des oeufs un immense et fantastique paysage urbain intitulé « Time is money ». Ses créations oscillent entre l'installation d’étrange machine à rêves ou a cauchemars et la photographie. Ses projets comme témoignent de l'éclectisme de son travail. Photos, vidéo et installations sont les moyens qu'il utilise pour mettre en scène le quotidien, la violence, le déracinement intérieur. Pour lui le vrai problème reste la pauvreté au moment où tant de chinois s’enrichissent sur le dos des plus faibles et qui vivent sous le seuil de pauvreté.Inspiré par diverses cultures : à l'art musulman et plus particulièrement au style Koufi géométrique il emprunte u les verticales et les horizontales. Ce style d'écriture très architectural, influencé d’ailleurs par des artistes minimalistes tel que Sol Lewitt, crée un sentiment tragiquement émouvant. Détourner des objets qui deviennent langage sert au combat que l’artiste à engager. Et dans le cas des œufs cités plus haut c’est un moyen aussi de souligner la fragilité du monde qui se développe sous ses yeux. A partir de ces objets un univers de formes emmène le spectateur vers un questionnement esthétique même si l’oeuvre reste aussi une manifestation de l'état de répression dans lequel on vit actuellement.
Toutefois Weng Fen ne cherche pas à choquer. Il sait que lorsqu’on cherche à provoquer, on n'y parvient jamais : on accumule les clichés . En revanche, à chaque fois qu’il crée une pièce, il s'inspire d'un vécu personnel. C’est pourquoi ses oeuvres touchent les gens là ou finalement ils ne s'attendent pas à l’être. En ce sens son travail est surtout politique, car pour lui la politique passe d'abord par la culture. De plus l’artiste est attiré par l’idée de se situer entre deux mondes, deux sexes, deux identités. C’est pour lui une manière de stigmatiser les phobies du monde pré bourgeois qui naît en Chine sous ses yeux. Et s'il a parfois et en dépit de sa notoriété du mal à imposer ses projets à des galeristes le créateur ne lâche rien. Et ce qui est considéré comme de l’éphémère « part » parfois à des prix astronomiques. A son corps défendant Weng Fen est devenu - spéculation oblige - une valeur marchande que les galeries du monde entier s’arrachent.
En alternant ses différents genres ou en les mixant l’artiste visualise les liens et ruptures entre les modes de vie et ne cesse de créer un constat ethnologique et l'approche sensible des êtres humains. Ces types de « correspondances » déploient toujours des visions violentes mais surtout subtiles et émouvantes et ouvrent des questions liées au déracinement ou à la quête de valeurs ancestrales, ainsi qu’à l'identité ou l'aliénation culturelle. Mais ce qui touche dans de telles oeuvres reste avant tout - plus que le message politique - leur geste d'offrande. Ce don de l'image traverse ses installations (d’om leur succès). Ainsi , le fameux « punctum » de Barthes (sorte de hors-champ subtil, comme si l'image lançait le désir au-delà de ce qu'elle donne à voir : pas seulement vers " le reste " de la nudité, pas seulement vers le fantasme d'une pratique, mais vers l'excellence absolue d'un être, âme et corps mêlés. " in La Chambre claire) se retrouve au travers de détails visuels qui envahissent l'image. Pour Weng Fen l’art reste donc un moyen de créer du lien mais aussi de vivre avec sa mémoire tout en évitant le repli identitaire. A ce titre son oeuvre possède comme peu d’autres un caractère « mondialiste » qui est le meilleur moyen de lutter contre l’équivoque rouleau compresseur économique de la « mondialisation ». Certes le chemin n’est pas simple. Mais tous les espoirs sont permis à celui qui nous étonne par sa maturité artistique et existentielle.
Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr
| Jean-Paul Gavard-Perret Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.
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