Artistes de référence

FRIEDBERT WITTICH 

Friedbert Wittich

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wittich

" J’ai fait ma première exposition à Berlin en 1991 à l’âge de 22 ans. Depuis l’adolescence, ,je n’ai jamais cessé de m’exprimer à travers la peinture même si, souhaitant travailler en autodidacte, je n’ai pas suivi d’enseignement théorique (j’ai étudié la philosophie et les sciences physiques à l’université).
Influencé à mes débuts par l’expressionnisme et la nouvelle objectivité, j’ai ensuite cherché un style et une technique plus adaptés à mes questionnements.
Pour moi, la confrontation avec un tableau ou une oeuvre d’art est avant tout un événement psychologique, n’obéissant pas à la logique de la langue et n’ayant à priori pas besoin d’elle. La lecture dépend uniquement du spectateur qui complète le triangle sémiologique.
J’envisage l’oeuvre d’art comme une entité autonome et indépendante. Dans mon cas donc, pas de schématisme.
L’être humain, son individualité, son contexte ou la disparition/l’anéantissement de son contexte, son corps, son animalité sont depuis toujours au centre de ma recherche picturale.
Après avoir longtemps peint à l’huile sur toile et aux pastels gras sur cuivre, j’utilise maintenant une encre à base de cire, d’huile et de résine. Ce liant mélangé avec des pigments naturels me permet de travailler directement avec les mains/les doigts sur n’importe quel support, de faire les gestes rapides propres au dessin ou à la gravure et d’obtenir une peinture grasse (sans brillance, sans jaunissement mais avec la même résistance dans le temps que la peinture à l’huile).

Friedbert Wittich



FRIEDBERT WITTICH : LES ANIMAUX MALADES DE LA PESTE
par Jean-Paul Gavard-Perret

Friedbert Wittich - Plongeuse frontale suspenduewittich
Peintre autoditacte Friedbert Wittich, né en 1969 en Allemagne vit  en France depuis 2004. Dès l’âge de 22 ans il exposait à Berlin. Tout chez lui est déchirure jusque dans les titres de ses toiles et gravures dans lesquelles sous différents types de collages l’artiste crée un bestiaire humain. Celles et ceux qu’ils nomment rat, grenouille, araignée ou lézard sont de fait ou de manière frappante  des portraits humains.

A son expressionnisme du début succède donc des corps particuliers que l’artiste définit ainsi :  «  un acte de désespoir, la destruction d’un tableau, est à l’origine de l’élément crucial de mon langage pictural : coudre des petits morceaux de toile sur une toile plus grande afin de montrer, à travers un jeu de lumières et de perspectives, différentes facettes d’une même histoire ou d’isoler le personnage de son contexte ».

Tous ses personnages sont situés en situation de danger voire de mort probable. D’ailleurs un animal mort (qui de fait justifie le titre) se retrouve sur une gravure collée à l’arrière-plan des oeuvres. C’est là la clé « à retardement » qui ouvre chaque œuvre à diverses interprétations. L’adjonction d’un bestiaire rappel combien l’être, plus qu’ange, est bête. Celui-là est inséré au sein d’une contextualisation (arrière plan) qui n’a rien à voir avec le portait lui-même. Chaque tableau est donc construit sur deux « perspectives » ou segments  : le portrait et une diégèse qui n’a rien à voir avec le premier.

Le spectateur est donc situé en un porte à faux. Celui-ci laisse entière l’énigme du tableau ou de la gravure. Les personnages portraiturés sont des puits de vérité clairs et noirs. Y  tremble une étoile livide. Quoique très morbides les œuvres deviennent des transformations liées à la vie, à la fois fragile, fugace et palpable, semblable à une mue. Rien n'est donc donné ou joué d'avance en ce théâtre de la cruauté qui s'élève contre la société du spectacle.

Friedbert Wittich déstabilise tout en ayant pris conscience que ce qui fait son art est sa propre vie au sein d’une perpétuelle remise en cause. L’œuvre a tout de l'accomplissement d'un rituel. Une transmutation s'opère à différents niveaux et sur divers supports. L’artiste relie un dedans et un dehors souvent inconnus. Il inscrire les états inqualifiables de processus de vie et de mort, les empreintes de moments de désaccords et de fractures entre  l'animal humain et son univers en laissant la question de « qui mange qui ? » ouverte.

Son travail constitue une extraction aux forceps afin de montrer les tensions existentielles dans différentes séries comme si soudain une sorte d'instinct (mûrement réfléchi) poussait la création vers de nouveaux territoires. Chaque pièce de son puzzle devient méandre. Elle donne à voir le monde dans une épaisseur de strates et de plans où la forme humaine ou animale apparaît mais comme s’il n’y avait de place vivante que pour l’une au détriment de l’autre.  C’est pour l’artiste un moyen de "descendre" dans un corps animal qui n'est plus "la maison de l'être" dont parlait Bachelard mais celui de l’art qui justement donne à l'être une autre dimension à la fois plus haute et plus basse.

Surgit une forme de "scarification" de l’image pour ce qui tient autant du massacre que de l'élévation. Et une phrase clé d'Artaud dans les Cahiers du Retour à Paris peut faire comprendre plus particulièrement la démarche de Wittich   : "Aucun autre corps que le mien ne vivra parce qu'il est mon corps qu'il est un morceau du mien". Mais ce serait trop simple de voir dans l'art du créateur un langage purement introspectif ou tournée vers la seule intimité. Existe chez lui la volonté d’atteindre « l’humain trop humain ». Franchissant la ligne de démarcation de  la peau, l’artiste la laisse tel un gant sur un clou afin de tenter de discerner ce qu'il en est de l'être : tous ses sur-moi,  ses sous-moi, ses détachements, ses emprises, son obscénité et sa pureté. L'art devient la manière de frapper Dieu et ses anges, de justifier aussi certains "péchés" pour voir dedans, pour comprendre comment l'âme ronge le corps, et le corps l'esprit.

Est-ce que pour autant l'art sera guérisseur ? Le corps lui-même est-il d'ailleurs guérissable ?  Tels sont les questions et le pari qu'engage l’artiste qui s'affronte à travers ses créations sur ce qu'on peut dire du corps et qui ne cesse de nous interroger au moment où surgit dans le trop plein de l’œuvre la peur du vide, du manque, de l'absence et celle de  perdre une identité fragile. L'art est donc pour Friedbert Wittich ce qu'il devrait toujours être essentiellement : une activité créatrice de formes fabricatrices d'existences morphologiques et mythologiques. Il est aussi une activité instauratrice car il contient une "philosophie" de la bête humaine. C'est là un choix esthétique. Elle confine à une sorte d'ascèse.

L'artiste est un des rares à posséder la volonté et le courage rares d'abandonner ses carcans, de se délester des scories et des images toutes faites pour aller vers sa vérité, pas à pas, pied à pied afin de trouver de nouvelles images aux plus profond de son imaginaire. Son travail en découd avec certaines croyances jusqu’à ce que la lente ouverture de l'image progresse en une  aventure qui de la latence nous mène à la "voyance". Car si pour beaucoup d'artistes ou de philosophes le caractère positif du corps humain définit le caractère négatif de l'animal,  Wittich part, avec raison, vers une autre conception. Son œuvre montre les signes d'une nouvelle alliance.

Pour lui  la vie est un organisme animal. La mort un processus de séparation entre vie et organe. L'artiste tente de toucher à cette composition et décomposition par une entreprise de déposition, plan sur pla, technique sur technique. Mais il ne s'agit plus de réaliser ce qui a déjà été fait et de proposer une simple "déconstruction" dans l'esprit de Derrida.  Son processus est inverse. Il repose sur une des intuitions majeures qu’un autre allemand, le poète Novalis a mis en évidence il y a bien longtemps : "la matière est divisible à l'infini parce qu'individuellement elle est indivisée".

Voici ce que l'artiste n'a cesse d'"attenter" par compression et détente dans sa défiguration  humaine et sa figuration bestiale (l’inverse est vrai aussi). Elles n'excluent  pas la matière iconographique mais la comprennent, au sein d'un langage qui, partant des éléments les plus simple prend l'aspect d'une déterritorialisation des couches spirituelles qui édifient habituellement  notre vision du corps et du monde et leur rapport entre eux. C’est pourquoi l’animal humain est ici malade de sa peste afin de mieux lutter contre ses doctrines des anges.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.