Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Gil Joseph Wolman (1929-1995)




GIL JOSEPH WOLMAN PLASTICIEN LETTRISTE ET POST-ART : ELOGE DU DETOURNEMENT

par Jean-Paul Gavard-Perret


Nous étions contre le pouvoir des mots contre le pouvoir, Duhring duhring, Paris 1979. 

Rétrospective Gil J. Wolman " I Am Immortal and Alive " Musée d'art contemporain de Barcelone, 4 juin 2010-9 janvier 2011

"Gil J. Wolman, oeuvres 1961- 1982 " Galerie Lara Vincy, Paris VI ième du 30 septembre au 13 novembre 2010 .

Poète, cinéaste, plasticien Gil Joseph Wolman (1929-1995) est principalement connu pour un  film « L’Anticoncept  ». Ce film, composé de deux images, l'une blanche et l'autre noire, fut projeté sur un ballon-sonde placé devant les rideaux qui n'ont pas dévoilé la toile traditionnelle. Constitué de courtes réflexions sur la vie, l'amour et l'art, on y entend des poésies sonores devenues célèbres et des textes syncopés faussement chantés. Le texte du film fut, à l'origine, publié dans l'unique numéro de la revue lettriste Ion en avril 1952. Le film lui-même fit scandale et fut interdit après avoir été projeté Au cinéma-club "Avant-Garde 52". Ralliant d’emblée par cette œuvre le Lettrisme d’Isodore Isou, l’artiste trouve là un socle créatif et théorique.

Il participe, dès 1952, au film de Debord « Hurlements en faveur de Sade » composé de séquences d'écran blanc, durant lesquelles sont énoncées par quelques voix off des phrases provenant du Code civil ou de romans. Elles alternent avec des séquences à écran noir silencieuses. La dernière séquence – noire - dure 24 minutes. La première apparition de l’écran blanc est accompagnée d’une improvisation lettriste de Gil J. Wolman, en solo qui postule au remplacement du générique. Ce film ne comporte aucun accompagnement ou bruitage. Sa première présentation provoque un scandale. Elle est interrompue dès les premières minutes par une bagarre générale dans un remix de la bataille d’Hernani eu égard aux processus de destruction des conventions cinématographiques. Ce film marque d’ailleurs la rupture entre Debord et Isou qui jugea ce parti pris anti esthétique excessif même s’il a d’abord soutenu le film et y a participé.

Gil J. Wolman trouve là les fondements de son engagement « artistique ». Il part du principe situationniste que dans notre temps il est devenu impossible à l'art de se soutenir comme « activité supérieure, ou même comme activité de compensation à laquelle on puisse honorablement s'adonner ». La cause de l’art est donc pour Wolman politique. Avec Debord il se déclare engagé dans une phase de guerre civile. Tous les moyens d'expression doivent en conséquence confluer dans un mouvement général de propagande en interaction, de la réalité sociale.

Il ne s’agit plus par l’art de poursuivre des objectifs culturels traditionnels car ils sont le signe de l’ idéologie d'une société passée et réactionnaire. A ce titre « L'innovation extrémiste a seule une justification historique ». Si bien que tout l'héritage littéraire et artistique doit être utilisé à des fins de propagande partisane. Mais précise Wolman « Il s'agit, bien entendu, de passer au-delà de toute idée de scandale. La négation de la conception bourgeoise du génie et de l'art ayant largement fait son temps, les moustaches de la Joconde ne présentent aucun caractère plus intéressant que la première version de cette peinture » écrit l’artiste. Pour lui « Le surgissement d'autres nécessités rend caduques les réalisations "géniales" précédentes. Elles deviennent des obstacles, de redoutables habitudes ». Tout « nouvel » artiste doit donc s’en affranchir.

Partant des découvertes de la poésie moderne sur la structure analogique de l'image il instaure la mise en corrélation de deux expressions indépendantes (écrit et image) pour en dépasser les éléments primitifs afin donner une organisation synthétique d'une efficacité supérieure. « Tout peut servir » à cet objectif écrit Wolman. Il s’agit autant de « corriger » une oeuvre ou d’en intégrer divers fragments pour en changer le sens en la truquant. Le principe du Situationniste était désormais établi. Et de tels procédés parodiques sont encore aujourd’hui employés pour obtenir des effets comiques. Toutefois ils ont été vidé du sens que le situationniste voulait lui donner pour se limiter à une aimable plaisanterie dont la télévision et la vidéo abusent.

A l’inverse et pour Wolman il fallait concevoir du « parodique-sérieux ». L'accumulation d'éléments détournés n’avaient plus à susciter l'indignation ou le rire mais devaient marquer une indifférence patente pour un original vidé de sens pour un «autre sens » dont le détournement s'emploierait à donner un certain sublime. Pour assurer sa thèse Wolman en appelle à Lautréamont. Il s’est selon lui « avancé si loin dans cette voie qu'il se trouve encore partiellement incompris par ses admirateurs les plus affichés ». L'oeuvre "les Chants de Maldoror" représente pour lui  un vaste détournement de Buffon et d'ouvrages d'histoire naturelle.

Le détournement devient ainsi un art poétique et plastique de deux registres « mineur » ou « abusif ». Le détournement mineur est le détournement d'un élément qui n'a pas d'importance propre et qui tire donc tout son sens de la mise en présence qu'on lui fait subir. C’est ce qu’on peut faire avec coupures de presse, la photographie d'un sujet par exemple. Le détournement abusif – que Wolman définit aussi comme « détournement de proposition prémonitoire » - est celui dont un élément significatif en lui-même fait l'objet. Un slogan de Saint-Just, une séquence d'Einsenstein est détournée pour lui accorder un nouveau sens. L’artiste invente ainsi ce qu’il nomme une « métagraphie ». Par exemple celle relative à la guerre d'Espagne. L’artiste trouve la phrase la plus révolutionnaire à travers le slogan d’une réclame d'une marque de rouge à lèvres : "les jolies lèvres ont du rouge". Dans une autre métagraphie ("Mort de J.H.") cent vingt-cinq petites annonces sur la vente de débits de boissons traduisent un suicide plus visiblement que les articles de journaux qui le relatent.
L’activité artistique est donc considérée plus comme une technique opérationnelle qu’une fin en soi. Elle touche tous les secteurs : le film, la peinture ou encore l’architecture. A ce propos Wolman condamne le travail de Le Corbusier « qui veut fonder une harmonie définitive à partir d’un style de vie chrétien et capitaliste, imprudemment considéré comme immuable ». Et d’ajouter « Le Corbusier a fait de son œuvre une illustration et un puissant moyen d’action pour les pires forces oppressives ». L’art situationniste et lettriste va donc tenter d’instaurer non un code esthétique mais un style de vie. Et il fait sien la formule d’Asper Jorns « découvrir de nouvelles jungles chaotiques par des expériences inutiles ou insensées ». Il s’agit désormais, en architecture comme dans tous les arts et la littérature, de dénoncer sans équivoque les anciennes fins, « d’exclure radicalement les fractions arriérées ».

Partant de cette pétition de principe Wolman devient l'inventeur des « mégapneumes ». Ils se veulent le pas au-delà de la poésie lettriste. Alors que celle-ci est fondée sur la lettre, Wolman y substitue le souffle, exprimé aux moyens de diverses cadences respiratoires afin de créer une poésie déconstruite, puisque les phonèmes sont désormais inexistants. Ayant créé l’Internationale Lettriste avec Debord, Brau et Berna et ayant écrit le premier « Mode d'emploi du détournement » (publié en 1956 dans la revue Lèvres Nues) l’artiste anticipe le principe du « cut-up » cher à William S. S. Burroughs Après avoir été exclu de l'Internationale Situationniste en 1957 il invente d’abord des œuvres hypergraphiques basées sur un principe d'écritures gestuelles ancêtres des graffitis puis crée en 1963 l’ « art Scotch » . Ce dernier consiste à arracher des bandes d'imprimés et, à l'aide d'un ruban adhésif, de les repositionner sur des toiles ou du bois. Il poursuit ce travail jusqu'en 1976 avant de créer de nouveau : les typologies intitulées « dühring dühring », les « décompositions » et enfin la « peinture dépeinte » - le titre lui-même évite toute explication….

Scandaleusement (une fois de plus) ignoré par un des rares et déjà datés livres sur le lettrisme (La poésie lettriste, Seghers), Gil J. Wolman reste a part entière un iconoclate qu’on taxe d’obsessionnel. Certes un de ses précepte est "je n'ai pas d'idée / je n'en ai qu'une / et je la cherche". Il est vrai que toute son œuvre reste alimenté par un seul but : s’ériger contre le pouvoir sans pour autant faire figure de monument. A ce titre l' essence même de son travail ne pouvait qu’être occultée puisque la vision de l’art demeure une vision muséable, objectale ou « bourgeoise » comme aurait dit l’artiste.
Elle reste toutefois visible. Deux grande rétrospective viennent la remettre en mémoire : la rétrospective de l’artiste « I Am Immortal and Alive » au Musée d'art contemporain de Barcelone et « oeuvres 1961- 1982 » à la Galerie Lara Vincy . A nous d’en faire bon usage. Tout l’art numérique, les dématérialisations et l’actionnisme sont en germe chez Wolman. On comprend mieux ce qu’il en est de la « post poésie » et du « post part ». Sans rien céder à l’illimité de la marchandise l’artiste a contaminé tous les genres par ses anti-formatages et le retournement de la banalisation. Avec lui tout un continent fait surface. Il l’a exploité parfois maladroitement mais force est de constater que son œuvre dans son aspect iconoclaste reste fondamentale. 

 

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.