WU Yiming et l'empreinte des corps
par Jean-Paul Gavard-Perret

WU Yiming - Shanghai Man in a Suit,
encre sur papier, 2006, 380x192 cm
courtoisie : ShanghArt Gallery
Né en 1966 à Shangaï, Wu Yiming peint des personnages anonymes, dont même les traits du visage sont absents : aucune possibilité de reconstituer une quelconque identité. De telles images véhiculent des thèmes qui donnent évidemment une certaine impression de malaise. Est suggérée une amnésie culturelle autant qu’historique qui se traduit par la perte du sens d’appartenance au monde. Les personnages ont l’air de flotter dans des positions indéfinies, comme des mannequins sans regard, et sur un fond d’un bleu profond mais sans aspérité, sur lequel ils semblent glisser comme des ombres.
C’est pourquoi, franchir les oeuvres de Wu Yiming revient à accepter de passer la limite de l'être et de sa représentation, à accepter aussi le saut vers ce qui lui échappe, c'est-à-dire pénétrer où il est enfermé lorsque " la maison de l'être " (pour reprendre la formule de Bachelard) n'est pas habitée mais ressemble plus à une citadelle engloutie où rodent des fantômes. L'oeuvre est un appel au retour ou au retournement. Nous sommes jetés hors de nous-mêmes comme si l'artiste refusait d'étirer plus longtemps dans le bistre, le blanc ou le bleu diaphane les stigmates de la douleur pour porter ses silhouettes oblongues vers sinon un plein, du moins un délié afin que la frontière n'existe plus entre le dehors et de dedans. Ce dernier ne fait plus résistance : il se lance vers la ligne d'un horizon comme si les pulsions morbides s'avachissaient enfin pour laisser la vie dans l'ordre de marche d'un désir accepté.Le seuil du tableau n'est donc plus un leurre il peut devenir une jouissance. On touche au cri muet du déchirement, à ce qui s'extirpant de l'enfermement devient de l'ordre de l'
enfentement dans des images qui offrent une étrange proximité mais aussi un éloignement : ce qui nous retient demeure encore présent. Tout reste en équilibre précaire, en formation, en expectative, espérant une levée d'écrous loin de tout fantasme du corps rêvé, si ce n'est par l'espace que l'image entoure. Le corps devient lui-même langage, mais non à la manière suppliante d'une Sainte rêvant son Christ homme, crucifié. Le corps est en retour à une matière paradoxalement et étrangement jouissante : peu à peu il s'approche de celui de l'autre, entre à son contact en une sorte d'injonction silencieuse. Reste le passage essentiel. Au coeur de l'enfermement il y a une effraction concrète. Elle provoque une invasion, un envahissement. Les oeuvres glissent leur lumière en l'abîme du corps là où Wu Yiming ose la pure émergence d'un lieu qui ne singe ni un dehors, ni un dedans mais va à leur jonction une fois l'instinct de vie ou d'espérance retrouvé. L'artiste est là pour le remettre en marche, pour le remettre en vie contre la mort toujours présente. C'est pourquoi dans leur solitude chaque silhouette rayonne de ce qui la déborde. C'est là un exercice de souveraineté face à au deuil et à la séparation historique, sociale comme individuelle.
Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr
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Jean-Paul Gavard-Perret
Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret
est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie.
Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.
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