Yang Fudong et les territoires de l'illusion
par Jean-Paul Gavard-Perret
courtoisie Shanghart Gallery
D
e quoi les photographies de Yang Fudong portent-elles la trace?
D’amours ou de son illusion, de distinction et du vide qu’elle cache ?
Le tout s’en doute avec parfois une pointe d’humour, un clin d’œil du photographe qui met à mal ce qu’il feint de mettre en exergue. Derrière des cibachromes policés, impeccables, en des vues d’ensemble (portraits de groupes par exemple) où tout semble cadrer il existe toujours un décrochage programmé. Tout cela est trop « clean », trop poli pour être honnête semble dire-montrer celui qui apparaît déjà comme un des artistes les plus critiques sur les nouvelles donnes que proposent l’économie chinoise. Derrière la gravité des protagonistes, de ses personnages surgit un jeu à la fois de trompe l’œil et de théâtralisation poussée. Nous pénétrons sans nous en rendre compte de prime abord dans une photographie sous et de haute tension. Le moindre visage, le moindre geste « sent » volontairement la pose. Au sens premier se superpose en filigrane un propos autrement subversif. Yang Fudong ruine le thesaurus, écarte le pensum du portrait afin d’en découvrir ce qui en fait l’essence afin de s’introduire en douceur jusqu’au cœur de la réalité capitaliste nouvelles.
L’artiste nous présente tout sauf des “ clichés ” à savoir des sortes d’assignats inutilisable parce qu’ils ne savent pas qui ou quoi ils regardent et ni même pourquoi ou encore s'ils possèdent encore une valeur. A l’inverse chez lui pas de réminiscences enjolivées ou de lendemains enchanteurs. L’art photographique ne se limite pas à une chasse aux papillons, à la capture d’un champ de tournesols un matin de juillet ou à la découverte émerveillées des seins d’une jeune femme à l’âge des premiers émois et des premières richesses sonnantes et trébuchantes. Yang Fudong est a l’opposé du pittoresque ou de l’anecdotique. Il sait repérer ce qui dans le décor même annonce son revers. Il donne au monde chinois nouveau une profondeur particulière.
Fidèle entomologiste il montre déjà les enfantillages et la vacuité d’une société qui brille de feux illusoires. Derrière ses figurations le photographe annonce déjà l’individualisme et la solitude qui risquent de saisir une société prise dans l’ivresse de la puissance et de la richesse. Bref le créateur devient l’anticipateur de choses déjà vues ailleurs mais qu’il « postmodernise ».
La photographie fait parler le langage implicite par ce qu’elle expose explicitement et qui s’offre à la prise et son étreinte. Yang Fudong perçoit déjà des relents d’asphyxie là où pourtant tout brille. Est atteint un travail qui joue sur le temps avec une “ langue ” qui renvoie à celle de Man Ray, s’essaye au défrichage autant qu’au déchiffrement par la ruse. C’est à à ce titre que la photographie garde ici une vocation fabuleuse : celle de faire reculer le chant des certitudes, de mettre une grâce dans les pesanteurs et une pesanteur dans la grâce ou ce qui est donné pour tel. Dans de telles épreuves (magnifiques) vient “ s’échouer ” le monde. En jaillit derrière la sophistication de façade une imagerie primitive et sourde. Telle est l’ubiquité que les photographies de Yang Fudong portent en elles, portent jusqu’à nous.
Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

Extrait de "7 intellectuals in the bamboo forest"
vidéo de Yang Fudong - courtoisie Shanghart Gallery
| Jean-Paul Gavard-Perret Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.
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