Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Yang Qian


Yang Qian

Né en 1959 à Chengdu, Chine, Yang Qian est représenté en Ftance par la Galerie Albert Benamou



C'est son formidable dynamisme qui caractérise l'art contemporain chinois et aussi sa jeunesse, son énergie, sa vitalité, son humour. Cette scène peu et mal connue, Michel Nuridsany nous la fait découvrir dans des textes alertes et complices, informés aux meilleures sources : les artistes eux-mêmes. La Chine, il y va depuis 1996, visitant les ateliers, fréquentant les artistes dont beaucoup sont devenus des amis, assistant aux biennales et aux évènements les plus considérables de ces dernières années, spectateur privilégié des transformations qui ont propulsé cet art au premier rang sur la scène internationale. En parfait accord, Marc Domage a photographié les œuvres, les artistes, mais aussi les ateliers, les appartements, (environnement les vernissages, les galeries, les musées, les rues, les gens. Bref, voici la scène artistique chinoise comme si vous y étiez. Vous découvrirez ici l'effervescence de la fin des années 1970 avec le groupe des Étoiles, le Pop Politique et Cynique des années 1980 et 1990, le Gaudy Art et l'émergence ironique et heureuse de la toute jeune génération qui s'exprime à travers la performance, la vidéo et les jeux vidéo. En 30 artistes, 30 ans d'art contemporain chinois.

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Yang Qian, entre illusion et réalité.

par Jean-Paul Gavard-Perret

Yang Qian : Bathroom - Huile sur toile - 110 x 149,5 cm
courtoisie : Galerie Albert Benamou

yang qian Né à Cheng Du en 1959, Yang Qian a suivi un apprentissage académique et une formation de professeur. Devenu peintre, il trace les portraits de jeunes femmes dans leur intimité. Grâce à une extraordinaire technique photo-réaliste, il les observe en voyeur, dans la moiteur filtrée de leurs salles de bains. Emerge soudain le reflet de leur corps à l’abandon dans une toilette solitaire et voluptueuse. Toujours à la limite de l'abstraction et en un choix de coloris spectaculaires ses figures féminines sont exprimées avec une fluidité extrême dans un monde imaginé et imaginaire. Le peintre-alchimiste nous propose ses oeuvres comme des lieux pour perdre l'espace et en renverser les coordonnées usuelles. 

Au commencement, sont le black-out et l’interdit mais Yang Qian fait le forcing afin de remonter à l'origine du trauma existentiel qui signe le sacrifice au corps d’où tout être est sorti. Sa peinture  par ses glissements n'est là que pour purger la mémoire obstruée. Elle fait surgir des  nouveaux "visages", de nouvelles voies afin que le passé renaisse débarrassé de ses miasmes.

Dans une ère du soupçon l'artiste propose une mise à mal de la réalité. Mais il s'engage aussi à sa reconstruction. Il l’opère sur le mode de la transposition, dans une discontinuité de rêves, d'apparitions, de visions.  Il invite le spectateur à participer à ce rituel intime dans un miroir et l’implique sexuellement et virtuellement en un jeu érotique. Satisfait-il pour autant les désirs fous du voyeur ? Certainement pas, même s’il révèle l’identité des égéries de manière camouflée en inscrivant leur numéro de téléphone, souvent réel, sur cet écran du désir.

Ces « fenêtres sur salle de bains » obligent au fantasme par la convoitise mais en même temps  elles indiquent la distanciation que l’artiste met par rapport à son modèle. Il dénonce ainsi une société où la femme reste éloignée, inaccessible, soumise aux lois ancestrales du respect.

Entre l'exhaussement quantique du monde et son irrésistible et insaisissable continuité, la peinture, tel un quasar de matière, devient  l'onde qui irradie le réel mais en le mettant sous tension en un nœud de souvenirs, synapses, vibrations au sein d'un projet où des sortes de lueurs apparaissent, disparaissent à la fois sans cesse modifiées et régénérées. L'oeuvre devient un fleuve iconographique avec ses ressacs, un voyage au long cours charriant un amas de particules colorées, un paquet de sensations où le réel féminin s'impose par fractions  en une sorte de vertige.

La question de la femme ne peut donc se poser pour Yang Qian que sur le mode del'apparition , sous formes d'incarnations, génératrices d'épiphanies. Sur ses toiles, les potentialités se débattent avec l'arrogante matérialité de l'espace. A la fameuse question de Bellmer « Ai-je besoin de monstres pour illustrer la déficience  humaine ? », le peintre répond par la tentation de la femme qui fait toucher au voyeur  le peu qu'il est.  Ne reste que l'apparition virtuelle. Elle suggère l'existence d'un passage qui mène  non vers le monde et vers le réel mais à la solitude foncière.

Surgit en conséquence le hors-temps du mythe  : la femme en sa puissance multiplie le sens et en même temps l'égare. C’est un moyen pour l’artiste chinois de prouver que tout voyeur dépend de celle qu’il attend et espère désespérément. L'empreinte picturale se développe organiquement à partir d'elle-même jusqu’à s'inverser, se renverser perpétuellement dans son flots de mouvements et de couleurs. Bref, en peignant  Yang Qian met les sens dessus dessous par effet de surface.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.

La jeune femme qui descend l'escalier
de Jean-Paul GAVARD-PERRET

Sur le modèle de la Lettre à jeune poète de Rilke, ce livre s’appréhende comme une rencontre différée, une mutuelle invention plutôt qu’un soliloque – sinon à deux voix... Et une visée rédemptrice de celle à qui ce texte est adressé surgit. Par effet retour, elle glisse celui qui parle hors du rien. D’où ce paradoxal corps à corps dans le jeu des espaces d’un côté, et, de l’autre, la vulnérabilité paradoxale des mots au sein d’un « pas de deux » dans ces textes marqués par la danse donc par le corps. Le recours à l’éloignement n’est pas là pour offrir une version nouvelle du fétichisme de celui-là. L’écart créé éloigne des rapports humains contemporains qui s’évanouissent dans la consommation d’une chair provisoirement offerte. Il peut donc exister un goût clinique de l’amour bien fait, un goût du lisse qui forge une relation au sein de la distance. Elle n’est que la conscience aiguë d’un respect essentiel, un point de vie par effet d’empreintes des blessures afin que ces dernières s’effacent.

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» Editions du Cygne