Zhang Lin Hai : hantise du passé
par Jean-Paul Gavard-PerretZhang Lin Hai -Dragon (2004)
courtoisie Schoeni Gallery

Les peintures de Zhang Lin Hai (né en 1963 à Shanghaï) sont une réminiscence de son enfance dans la campagne de la province de Hebei en Chine. Bien qu'il n'ait pas eu une enfance facile, estropié par une maladie grave à six ans, l'artiste garde un souvenir plutôt positif de son enfance et de son village. Les peintures presque surréalistes de Zhang Lin Hai montrent son village chinois chaleureux, paisible et peuplé d'enfants ,mais cependant dramatisé et mystérieux, onirique et tourné vers le passé. La masse chinoise est juvénile, signe d'espérance mais en même temps le résultat d'un pochoir biologique inquiétant. Le petit livre rouge, absent de ses oeuvres, semble planer sur ces masses rassemblées. Le peintre semble rappeler comment les cauchemars du passé planent encore sur la Chine à travers la multi encéphalités qui pour lui représentent le ferment figuratif réactif contre les images et idées du passé. On peut adorer ou détester de telles peintures mais elles ne peuvent laisser indifférentes. Elles sont comme des images naïves et sourdes cachées au profond de l'humain. En ces têtes enfatines le secret donne ainsi de l'existence contre l'essence car elles révèlent le cri (parfois muet) de la vie bafouée, écrasée. En leur rhétorique spéculaire elles mettent en images tout un réservoir pulsionnel.
C'est le moyen pour Zhang Lin Hai de livrer ce qu'on peut appeler l'expérience vitale majeure : ses têtes (même tournées sur elles-mêmes) passent entre les mailles sinon de l'invisible mais n'escamotent plus ce qui sur ou sous détermine l'être. C'est aussi le moyen de légender la vie intérieure afin de lui donner plus de consistance et de nous permettre de glisser de la lumière à l'ombre comme de l'ombre à la lumière. Une telle peinture (moins surréaliste qu'on ne le dit) actualise l'appel d'une sortie de l'aliénation tout en la mettant en évidence. Ces têtes, dans leur propension païenne et contre le "religieux" que tout institution porte en elle ( cf. le maoïsme et son culte de l'être suprême) font surgir comme une marée montante. S'inscrit le corps rappelé à l'existence au milieu des remous d'une foule compacte mais déjà dissidente. A travers une telle œuvre le spectateur peut découvrir sa propre passivité et sa faiblesse . C'est bien là que Zhang Lin Hai fouille en ses œuvres initiatiques.
Derrière l'apparente dimension fantastique, il nous ramène à nos paysages les plus intimes et donc les plus étrangers. Il pose de la sorte la question de l’existence et de la peinture. Il a compris en outre combien notre identité fondamentale est de réversibilité. Dans son œuvre il n'y va pas par quatre chemin. Montrant l'enfermement le peintre le met en cortège comme il met du cortège dans sa propre représentation.
Par son langage il soumet le monde à une critique sous forme d'imagerie qui n'est pas seulement mentale mais figurale. Surgit en conséquence un rapport de force face à tout pouvoir qui réduit l’individu à une mécanique et au besoin une chair à canons.
Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr
| Jean-Paul Gavard-Perret Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.
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