Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

ZHOU Tiehai


Zhou Tiehai

Zhou Tiehai est né en 1966 à Shanghaï, ville où il a fait ses études à l'Ecole des Beaux Arts et où il vit et travaille encore aujourd'hui.

Zhou Tiehai est internationalement reconnu et exposé dans de nombreux lieux prestigieux.



C'est son formidable dynamisme qui caractérise l'art contemporain chinois et aussi sa jeunesse, son énergie, sa vitalité, son humour. Cette scène peu et mal connue, Michel Nuridsany nous la fait découvrir dans des textes alertes et complices, informés aux meilleures sources : les artistes eux-mêmes. La Chine, il y va depuis 1996, visitant les ateliers, fréquentant les artistes dont beaucoup sont devenus des amis, assistant aux biennales et aux évènements les plus considérables de ces dernières années, spectateur privilégié des transformations qui ont propulsé cet art au premier rang sur la scène internationale. En parfait accord, Marc Domage a photographié les œuvres, les artistes, mais aussi les ateliers, les appartements, (environnement les vernissages, les galeries, les musées, les rues, les gens. Bref, voici la scène artistique chinoise comme si vous y étiez. Vous découvrirez ici l'effervescence de la fin des années 1970 avec le groupe des Étoiles, le Pop Politique et Cynique des années 1980 et 1990, le Gaudy Art et l'émergence ironique et heureuse de la toute jeune génération qui s'exprime à travers la performance, la vidéo et les jeux vidéo. En 30 artistes, 30 ans d'art contemporain chinois.

» disponible chez Amazon


Zhou Tiehai : l'ironie de l'histoire.

par Jean-Paul Gavard-Perret

Camel 2000 (acrylique sur toile - 100x80)
courtoisie : Zhou Tiehai Zhou Tiehai

Zhou Tiehai reste un pionnier dans la reconnaissance de l’art chinois sur le scène internationale. Ce succès était dès l’origine mérité : il ne devait rien (ou peu) à la surenchère marchande ou à la validation anti idéologique sur laquelle certains artistes chinois ont fait leur beurre tout en étant récupérés par l’idéologie qu’ils étaient sensés combattre et qu’ils finissent par représenter… Zhou Tiehai devint en 1998 le premier lauréat du Prix de l’Art Chinois Contemporain (CCAA) fondé par Uli Sigg et obtint ses lettres de noblesse internationale gracde à Harald Szeeman. En tant que commissaire de nombreuses manifestations artistiques majeures auxquelles il lui ouvrit bien des portes dont celles de la 48e Biennale de Venise en 1999, une exposition personnelle dans la section Art Statements de la Foire de Bâle en 2000, la 4e Biennale de Gwangju en 2002, « Alors, la Chine ? » au Centre Pompidou à Paris.

Il faut retenir d’abord de l’œuvre Zhou Tiehai l’ironie explicite sur les critères de fonctionnement, la valorisation disproportionné, l’arbitraire de l’art dans le Chine de la fin du siècle dernier. Il dénonce par son travail une mécanique mangée par sa propre vitesse et qui s’est vue alimentée par une faune d’experts plus ou moins improvisés, d’étrangers venus là par ce qu’ils sentaient possible l’exploitation d’un nouveau filon exotique. Dans sa série « Fausses couvertures » l’artiste parodie les revues qui sont le parangon du bien à penser artistique international ( Flash Art, Newsweek, Art in America, Frieze, Artnews, etc.). Les faux titres des « unes » créés par Zou Tiehai parlent d’eux-mêmes : « Trop matérialiste, trop spirituel », « Louis Vuitton offre un bilan de santé aux artistes de Chine », « Washington, me voici ! », « Un artiste chinois tue un journaliste suisse »…

Mais il y a plus. En effet si les titres établissent le sens général de chaque oeuvrfe, que faire, pour un spectateur occidental, de leur hors-champ ou de ce qui les entoure : inscriptions en chinois, sous-titres, images ? C’est là un des apports récurrents de l’artiste : à savoir perdre dans ses grands formats (gouaches et dessins sur papier journal ou sur photocopies par exemple) des éléments qui peuvent passer inaperçus mais qui sont essentiels. L’artiste aime piéger le regard par effets d’accroche en l’accaparant au moyen d'inscriptions racoleuses, d'une fausse désinvolture technique et surtout de l’omniprésence de la figure du chameau, devenue l’emblème (le logo) du travail de Zhou Tiehai pour beaucoup.

L’artiste est devenu une star. Et toute son oeuvre peut se lire à deux niveaux : un contenu explicite immédiatement compréhensible (sorte de piège à gogos) mais derrière l’anecdote demeure toujours un sens plus implicite mais plus sérieux. En ce sens Zhou Tiehai est résolument « moderne » dans la mesure où il place (comme un Warhol oriental) la question de l’organisation du milieu de l’art et des ses matières au centre de son interrogation. L’artiste a d’ailleurs publié de nombreux textes qui deviennent une partie importante de son œuvre. Leur abondance fait volontairement masse. C’est pour le créateur un moyen - et contrairement à ce qu’on a dit souvent - d’associer le travail plastique à un discours complexe, ironique et inattendu.

Zhou Tiehai aime les paradoxes qu’il prend plaisir à entretenir mais l’humour peut représenter la limite de son approche. Certes en 2000 avec la série des « Placebo », l’œuvre prend une force imageante plus grande. Le langage discursif en disparaît progressivement pour redonner à l’image toute sa force. L’artiste ne livre plus d’indices directs sur le sens de ses œuvres et il joue (en les déjouant) des attentes du public.

Contrairement à beaucoup d’artiste chinois Zhou Tiehai croit au futur mais avec des réticences et des restrictions : « Qu’on casse cette joie illusoire de type bestial que procure la civilisation moderne, reste la liberté dont nul ne peut nous déposséder. » Zhou Tiehai a donc choisi les plaisirs détournés de l’Art assimilé à une forme de liberté face à « joie bestiale » de la civilisation en "progrès". C’est en ce sens qu’il demeure après trente ans le représentant d’un idéalisme libertaire. Souvenons nous du temps où il prenait pied sur la scène avant-gardiste de Shanghaï au sein du groupe « M », formé avec Yang Xu, pour réaliser des actionnismes nus telles que « Sentiment de violence » (1986).

Ajoutons qu’il existe toujours chez lui un moraliste (dès « Grande Critique » qui fut publiée alors qu’il n’avait que dix ans…). En représentant , à la fin des années 1980, des chaises, fauteuils et sofas sexués et empreints d’un luxe aristocratique à l’européenne, (que l’artiste assortissait de nombreuses inscriptions décousues traitant des aléas de l’amour), il y avait déjà chez lui non seulement du Warhol et du Bataille mais aussi du Sade. Comme lui et derrière l’image explicite, l’artiste Chinois semble sinon un sage du moins un prophète nécessaire de ce qu’on nomme le « mal ». Tentation et frustration sont toujours au centre de son interrogation ainsi que le bonheur et la souffrance.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.