Absorptions
par Jean-Paul Gavard-Perret« Encres »
Andelu, Balzamo, Deux, Ernst, Kim, Michaux, Picasso, Stuber, Walker, Winance, Wong Moo Chew.
Centre culturel de Roquefort les Pins (jusqu'au 7 mars).

Pablo Picasso - Don Quixote VI
(reproduction disponible chez Amazon)
L’encre est une technique particulière. Son liquide embue les figures du dehors, en consume le vernis jusqu’à la transparence noire. L’exposition de Roquefort les Pins permet d’en faire un tour exhaustif avec de grands artistes vivants (Andelu) et leurs illustres aînés dont celui qui y consacra une grande partie de sa recherche : le poète Henri Michaux. Comme il l’a envisagé l’encre reflète chez lui le monde à l’envers par ses taches qui deviennent autant de no man’s land. Une telle technique ne laisse rien perdre de l’absence qu’elle retient.
Elle la traverse pour nous retrouver, et pour nous faire renaître comme si nous étions morts avant. Les encres découpent le lieu vide de l’homme préoccupé de sa disparition mais il peut y retrouver l’altérité d’un regard sans défense. Dans l’encre l’ombre avale l’ombre et le corps. Elle le creuse pour ce qu’il doit être, pour que tout recommence. Et que tout reste à « écrire ».
L’image, chez Michaux, Andelu ou Wong Moo Chaew naît de l’espace entre les mots et le silence. A travers ce qui s’étend c’est l’âme liquide qui se déploie pour faire parler le silence. Il y a dans l’encre (peut-être parce qu’elle est proche de l’écriture) une forme d’abstraction, de nudité sur lequel le regard s’arrête. Par son noir l’angoisse émerge mais ce que chaque artiste en fait lui donne des repères. L’encre est donc par excellence la taiseuse, l’intruse qui sait que les mots ne résolvent rien. Elle montre leur envers et en scanne la pénombre. Dans les brèches de ses taches surgit aussi le lieu de l’être le plus le retiré. La feuille absorbe la matière et en devient son passager plus que son support. Et si la vie est un voyage, l’encre permet de repérer les paysages les plus insondables.
De telles oeuvres nous entraînent comme un enfant ou un vieillard qu’il faut brusquer un peu, « pour son bien ». Elle nous immobilisent sans nous laisser en paix telles des bouées de corps mort secouées par les vagues de noir. Comme elles le font avec le papier, elles entrent en nous et nous pénètrent de leurs touches d’ultimes clartés. Le monde est devient alors une sorte de lieu du songe où toutes les âmes ayant perdu leur blondeur d’épi sont grises comme des chats la nuit.
Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr
| Jean-Paul Gavard-Perret Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.
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