Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Littérature et informatique

Le livre électronique d’Amazon est le produit le plus commandé par les clients français.

Le plus connu des lecteurs de livres électroniques, le Kindle , est aussi devenu le produit le plus vendu en France par la division USA d’Amazon. Selon ce dernier, il est également « le cadeau le plus offert et le plus souhaité parmi les millions d’articles disponibles ». Sans communiquer sur le nombre d’exemplaires vendus à des clients français, il semblerait qu’Amazon soit satisfait de l’opération lancée le 19 octobre. Depuis cette date, le Kindle est disponible dans plus de 130 pays.

Amazon, dans son communiqué de presse, annonce une grande première : “Le jour de Noël, et cela pour la première fois, les clients ont acheté plus de livres sur le Kindle que de livres physiques” Ce n’est pas trop étonnant car le Kindle est devenu l’article le plus offert (pour Noël) de l’histoire de Amazon : il est donc normal que les gens aient voulu acheter des livres le jour même de la réception de leur Kindle.

Le Kindle, commercialisé à l’international se compose d’un écran 6 pouces (15cm) et d’un disque dur de 2 Go, soit l’équivalent de 1500 livres vendus chacun en moyenne entre 8 et 10 euros. Quant aux journaux, l’utilisateur peut les acheter à l’unité ou via abonnement parmi une majorité de titres anglophones. Des quotidiens français, seuls Le Monde et Les Echos sont pour l’instant disponibles.

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arts numériques
de Anne-Cécile Worms

Qu’est qu’une oeuvre numérique ? Quels sont les artistes qui utilisent aujourd’hui les nouvelles technologies dans leur processus de création ? Où découvrir ces nouvelles formes d’expression artistique qui n’ont pas encore leur place dans les musées nationaux ? Un ouvrage indispensable pour décrypter les différentes facettes de la création numérique qui touche aujourd’hui toutes les disciplines artistiques, et pour mieux connaître les acteurs de cet univers : artistes en blouse blanche, danseurs avec capteurs, médiateurs, avatars… jusqu’aux spectateurs qui deviennent souvent les acteurs de ces créations.

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LA MACHINE À PONDRE :
PREMIERES APPROCHES DES METAMORPHOSES INFORMATIQUES DE LA LITTERATURE ET DE L'ART DANS LE SIECLE PASSÉ 

par Jean-Paul Gavard-Perret


La littérature informatique, générée par ordinateur existe qu'on le veuille ou non. Elle met en scène du récit autour de l’image et du son. Elle a déjà ses auteurs, ses éditeurs, ses théoriciens.Jean-Pierre Balpe, écrivain, professeur à l’université de Paris-VIII, un des pionniers de la recherche française dans le domaine a défini la littérature informatique de la manière la plus simple : "c'est d’abord et avant tout de la littérature". Devons-nous la rejeter et revendiquer le statut de dinosaures de l’imprimé  face à  l’"horrible" machine qui risquerait un jour ou l’autre d'assassiner  le livre papier ? Peu parmi les écrivains sont capables comme un Jean-Pierre Balpe de manier l’hypertexte, ses logiques, ses dispersions, ses flux. Peu donc peuvent comme lui polémiquer avec ceux qu'il nomme "les archivistes de l'art muséal, de bibliothèques et de poussières qu’est le livre ". L’écriture informatique, voilà l’avenir, dit-il en précisant : " c’est un art de la consommation qui refuse de se retourner sur ses traces " (Manifeste pour une littérature informatique).

Cette littérature - qui ouvre aussi à un nouvel art - est née vers 1959 à travers les premiers essais de Théo Lutz en Allemagne. Elle a connu une évolution représentative de l'évolution des conceptions de nos sociétés et de son passage vers une société de l'information.  Pour Philippe Kootz cette réflexion s'est réalisée en trois étapes. La première, de 1959 à 1980, constitue l'inévitable approche quasi-expérimentale que connaît tout nouveau champ culturel. Les textes alors produits sont essentiellement fondés sur la combinatoire et la variation. Le texte imprimé, résultat du travail de la machine, reste à cette époque considéré comme "le texte", l'objet littéraire. La seconde période débute avec le premier générateur automatique de Jean-Pierre Balpe (créé en 1980) et se termine avec l'apparition du « L.A.I.R.E. » et de ses « animations » (1988). Elle voit la mise en place des formes de base de la littérature informatique. Des styles apparaissent qui possèdent des caractéristiques bien typées et identifiables. Ces styles peuvent, en une première approche, se décomposer en trois catégories :
1.       les générateurs automatiques
2.       les textes animés
3.       les hypertextes littéraires : "Afternoon a story" de M.Joyce date de 1987.
Les deux premières catégories se rattachent à la poésie et se développent à cette époque essentiellement en France alors que le dernier s'inscrit dans la lignée du roman et se développe surtout aux Etats-Unis. Cette période est, en France, largement dominée par le travail du groupe  « Alamo » avec notamment les oeuvres de Jean-Pierre Balpe :  "textes générés" édités sur papier, textes animés sur ordinateur.  Mais les transformations qui s'opèrent à cette époque ne deviendront visibles et quantifiées qu’avec la mise en place des outils spécifiquement informatiques dans la vie culturelle littéraire : les revues littéraires électroniques.
La première « Alire » est réalisée par « L.A.I.R.E. » en 1989. Dans ce sigle les termes de lecture, d'art et d'écriture figurent mais celui d'ordinateur y est volontairement effacé afin de traduire l'enjeu avant tout littéraire du nouveau genre de l'entreprise. Cette revue est ensuite éditée par « Mots-Voir ». La lecture sur écran y joue un rôle fondamental. Il n'est plus question  de tirage ou édition papier. Tout passe par l’écran. Mais les beaux jours du multimédia doivent attendre encore un  peu : ils ne débutent qu'en 1993. La question de la lecture y devient la question centrale. L'auteur doit gérer à travers l'écriture informatique l'acte de lecture lui-même. Ce dernier peut devenir le contenu central du poème.  D'outil de création littéraire l'ordinateur se transforme en outil de lecture. La « nature » et la position de l'auteur et du lecteur s’en trouvent modifiées. Mais  cette littérature informatique se veut d’abord de la littérature. Aucun auteur n'hésite à l'affirme. Balpe en parlant des erreurs commises par les générateurs automatiques donne une définition précise des générateurs et de leurs rôles et de l'enjeu de cette nouvelle littérature : « ce n'est pas un processus qui m'inquiète du tout. Ce qui m'intéresse dans la génération automatique, ce n'est pas le texte qui s'affiche. Ce texte est un moment comme un autre. Qu'il y ait une erreur, ça m'amuse et  montre que ce n'est pas moi qui l'ai écrit finalement. Ce qui m'intéresse, c'est cette capacité à produire comme ça à l'infini et à générer un univers que je ne suis pas capable de faire. C'est donc un autre substitut qui transmet une pensée qui dit. Peut-être est-ce un fantasme d'éternité. Mais qu'il fasse des fautes, au fond, c'est la vie »..
Le fait le plus marquant reste la modification du concept de texte. Le texte n'est plus le produit élaboré par le générateur. Pour envisager tous les aspects du "texte informatique" il faut sortir des modèles descriptifs en littérature et se rapprocher de ceux développés dans les matières techniques (mécanique et électronique). Le texte n'apparaît plus comme un objet mais comme un système  qui fonctionne en interactivité entre l'auteur et le lecteur. Il correspond à une structure, un fonctionnement, un programme. La syntaxe y est considérée comme matériau et non comme « structure linguistique en action ». Comme l'écrit Kootz "Les notions de générateur et d'hypertexte correspondent aux deux gestions fondamentales de la non linéarité et peuvent toutes les deux être décrites par la même structure logique de base : le si ... alors". Quant au texte à lire proposé sur écran au lecteur  il est avant tout dynamique, animé.   Il illustre l'imbrication  entre le temps et l'espace qui s'opère  par la dualité entre l'espace de la page  où le  texte généré sur écran et la durée finie de sa lecture, durée associée à celle, infinie, nécessaire pour épuiser la génération ou les générations possibles.
Le texte à lire n'est plus une simple "recomposition" d'un projet préexistant, le programme ne pouvant gérer, lors de la lecture, tous les paramètres de la machine. Et un même texte lu sur divers appareils peut produire des effets très différents. « Perverses » par leurs différentes puissances les machines transforment un texte qui peut parfois se métamorphoser en oeuvre graphique. Son statut bascule sans que le lecteur se doute d’un raté possible. L'auteur lui-même ne peut pas prévoir les possibilités induite entre autres par l'évolution fulgurante du matériel. Il se trouve dans l'impossibilité d'en visualiser tous les effets. De même, un texte conçu dans un système monofenêtre et mono tâche lu dans un système "multipartitas" voit son statut métamorphosé. Ce sont là quelques effets de modification que peut apporter l'ordinateur comme outil de lecture et aussi comme renversement du statut d'auteur "omniscient".
Il est donc illusoire pour le lecteur, de chercher le projet "réel", les « intentions » de l'auteur dans le texte qu'il lit.  Il est autant illusoire pour un auteur de prétendre à un message univoque puisque des transformations lui échappent. On est donc loin des modes de fonctionnement propres au livre et qu'on pouvait croire  immuables.  Il rapproche la littérature informatique d'une littérature orale, voire des arts vivants.  Il ouvre le texte non à une clôture mais à un inachèvement. Ce dernier est imposé par la nature de textes qui  acquièrent désormais leur pleine existence de texte que par la lecture. La machine devient "auteur par procuration" (selon Balpe), le texte devient un système en fonctionnement. Le système global n'est, au mieux, achevé que durant la phase de matérialisation du texte à lire mais ou ce dernier n'est qu'un possible parmi d'autres engendrements possibles. Il reste donc toujours une place à l’ouverture, à l’inachèvement d’un « entretien infini » - pour reprendre une expression de Blanchot. Ce dernier n’en espérait pas tant de la littérature mais serait fasciné par de telles approches.
Demeure toujours un effet de divergence entre les projets des auteurs et les réalisations obtenues chez le lecteur. D’autant que le résultat de la lecture change suivant divers paramètres dont entre autres le type de matériel. A l'inachèvement des textes répond une immatérialité de la revue, ou plutôt une plurimatérialité. Avec les revues électroniques  "les clivages mis en place par la révolution culturelle du début du XXème siècle ne sont plus de mise. Le premier aspect est la réconciliation autour de notions identiques entre les auteurs issus de la littérature traditionnelle, et notamment de l'Oulipo, et ceux qui viennent des poésies sonores, visuelles, concrètes, de tous les mouvements post dadaïstes"  écrit Philippe Bootz. De plus l’opposition texte à voir et texte écrit  est insuffisante pour décrire le fonctionnement complet du texte. Il faut désormais  effectuer une observation de l'acte de lecture lui-même. Des "rendez-vous chaotiques" (Annick Bureaud) n’ont donc cesse  de se développer de manière transversale entre les conceptions élaborées dans les arts électroniques, les arts de la communication et la poésie informatique.
La littérature informatique ne fait que commencer. Les revues électroniques se développent déjà sur d'autres modèles que celles qui font figure d'ancêtres.  Mais elles auront permis de mettre en évidence une mutation  majeure et auront  ouvert le jeu entre l’auteur et le lecteur, entre art et littérature. Elles ont fait de la production littéraire et artistique quelque chose non de fini mais en perpétuelle mutation. Lucie de Boutiny a d’ailleurs mis à sa manière en évidence l'enjeu et l'importance du transfert du papier au digital  « Un éditeur papier étant, malgré lui, devenu un gestionnaire, un lecteur papivore étant, contre sa volonté, un consommateur, un auteur papier  étant présentable en tant qu'icône, sa disparition provoquant une mise en place récurrente des nouveautés, la nouveauté servant à injecter artificiellement de l'euphorie sur le marché, le principe de rotation des stocks de livres étant basé sur l'amnésie joyeuse, la prolifération culturelle faisant tourner à vide un système d'exploitation rentable, est-ce qu'il ne serait pas souhaitable que la littérature change de support, donc de forme, donc renouvelle son intérêt, et par là même rajeunisse son lectorat, le diversifie? Et si les auteurs du 3e millénaire, habitués désormais à lire sur écran parce que nés avec les technologies hypermédias, changeaient naturellement la base même des conditions d'édition, de production, de diffusion, de fabrication de ce qu'aujourd'hui on appelle "Livre" ? » Non seulement la question mérite d’être posée. De part le monde de nombreux inventeurs sont entrain de lui trouver des solutions.
Des expériences sont en cours d'élaboration partout dans le monde. Des écrivains rencontrent des plasticiens, infographistes, informaticiens sur des plate-forme de dialogues. Ces projets redonnent à la littérature un aspect de recherche fondamentale. Et le médium informatique propulse des arts spécifiques. Tout devient de plus en plus ouvert  et stimulant avec l'allégement des machines et leur gain de puissance. Si des écrivains "classiques" se contenteront d'utiliser l'outil comme simple support , les enjeux de ce derniers sont bien plus diversifiés. Ils sont avant tout formels en raison  de la structure hypertextuelle du récit numérique, de ses possibilités d'arborescences,  de générations, de combinaisons hypermédias [visuelles, sonores, graphiques...]. L'évolution n'est donc pas purement mécanique, elle peut créer une poussée de l'imaginaire et de la pensée. De le littérature et de l'art.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.