La réalité, le quotidien reste paradoxalement ce qui hante l'art de Bernar
Venet même si ses œuvres sont habitées d’une force symbolique - notion
qu'on préférera à son sujet au terme d'abstraction. Ne ressassant jamais
(comme le prouve son évolution qui le fait passer de boucles à des images
arborescentes) il sait dans toutes les matières qu'il aborde (acier,
acrylique par exemple) ou ses interventions à déranger l'ordre par des
combinaisons de figures plutôt minimalistes qui ne cessent de jouer sur
les variations des agencements, sur des essais aussi qui permettent
parfois le déplacements de l’oeuvre à travers ses accidents de parcours.
La ou plutôt les techniques sont pour Venet le moyen de partir du monde
afin de fonder un langage obstiné dans des formes qui touchent souvent à l’épique
ne serait-ce que par leur échelle en particulier lorsqu'il s'agit des
aciers (tels que "Ligne indéterminée - 1997 ou "5 arcs x 2002). C’est sa
manière dit l'artiste "terrestre et manuelle" de ne pas oublier toutes les
questions qui se posent à l’homme afin de les déplier hors du temps (même
si elles se nourrissent de lui) à la source de feu du regard. C'est aussi
un moyen de dépasser le problème de l'abstraction.
Chez l'artiste tout nous regarde et nous fait signe de vie. La mort elle
même tombe comme la structure d'une épave. Quant à l'existence elle se
développe sous forme de volute. Venet cherche une sorte de sublimation à
dans une époque où souvent ne se conjugue que le mou et le rien. Il a
compris que pour faire surgir les ombres blotties dans l’homme, pour faire
sortir un sens noyé dans le silence il faut sans cesse faire oeuvre de
re-déploiement de reprise jusqu'à extraire de revues savantes ddes images
scientifiques. On se souvient par exemple de "Trelated to Commutative
operation" (2001) conçues à partir de démonstrations algébriques de livres
de théorie informatique ou systémique. L’énigme du monde, des choses et de
l’être émerge par cet effort de reprise et de germination alimenté par
tous les voies de connaissances puisque le savoir reste pour lui ce qui
jouxte l’abîme. Et même lorsque ce savoir lui reste perplexe, il en joue
pour rentre encore plus riche à travers les couleurs et les lignes le
contenu abstrait q'il rapproche ainsi du réel d'où il est sorti.
Venet possède la technique, le regard et la sagesse pour souffler sur les
braises du magma des formes afin de leur donner consistance et nous
rafraîchir la mémoire. C’est par le feu de ses métamorphoses qu'il cherche
à unir ce qui est séparé : le soleil à la terre comme le jour à la nuit,
le sommeil à l’éveil, la mort à la vie, le concret et l'abstrait. Certes
l'artiste ne connaît pas l’intention de ce qu'il nomme le "feu" : mais il
se bat avec entre maîtrise et hasard puisque ce dernier fait parti du jeu.
Il ose avancer dans l’inconnu. Toutefois il demeure ni somnambule ni
amnésique et il n’oublie jamais ce qui lui manque. S’il est encore séparé
de lui même il n’est pas seul. Et son travail - parce que ce n’est pas un
simple labeur - est une autre vie au coeur de sa propre vie : il tente de
saisir le secret de son “ double ” à travers des "images" qui ne le
"copie" pas en laissant toujours la part belle en ses approches et pour
reprendre le titre d'une de ses intervention récente aux "accidents".
Poussée par une fièvre créatrice la sève de son regard semble comme par
essence infinie. Et le “ je ” qui l’éveille chaque matin en refermant les
portes de la nuit, ouvre son regard sur des formes rêvées par la lumière.
Il tente ainsi dans l’âpreté de la matière de connaître le secret du
souffle à sa source comme en témoigne ses "lignes indéterminées dont le
chaos et la torsion devienne une chose mentale f aites aussi de fissures
et de failles. A travers ce qu'il nomme son "œil intérieur" et après sa
première période "mahématique" des années 60 jusqu'à ses "équations
murales récentes se traverse un horizon pour un après qui surgit par
anticipation. C’est pourquoi ses oeuvres ont valeurs de science-fiction.
Soudain, l’espace intérieur qui est sans sans fond prend forme. La matière
ne symbolise plus un espace clos mais donne à et de l’être et du monde une
nouvelle fusion, une nouvelle fiction qu'on nommera atomique où dans
l'unité abstractive de l'œuvre rien n'est séparé du monde..
Formes et couleurs disent que rien ne l'en éloigne. D’autant que face à la
fiction de la vie, le je de l’artiste se montre - par ses oeuvres - à la
troisième personne. Le “ il ” de l’objet est donc le “ je ” au second
degré de Venet, un je qui à travers ce "il" dit "je désire, je souffre, je
m’indigne, je conteste, je veux être aimé, j’ai peur et mourir et que
sais-je encore". c’est avec cela que l'artiste combinateur crée les
constellations de ses formes obstinées. Il est à ce titre semblable au
vaisseau Argo qui ne comportait aucune création mais rien que des
combinaisons. Accolée à une fonction immobile, chaque pièce était
infiniment renouvelée, sans que l’ensemble ne cesse d’être le vaisseau
Argo.
Dans la fragmentation, la stratification, l’éclatement, la césure, l’incision
comme dans la plaine masse de l’acier, Venet le forceur prouve que le
réalisme est une étiquette vide cachant selon les époques diverses
idéologies, positions morales ou intentions allégoriques. En conséquence,
chez lui il n’y a plus de récit. Il s’agit de capter des moments et
mouvements significatifs et aléatoires, de méditer sur la nature des
objets et de susciter des tensions. L’artiste à travers ses peintures, ses
installations et ses interventions n’apporte pas de réconfort mais suscite
toujours une réflexion, propose et provoque un face à face. Plus question
donc d’être seulement voyeur. Il suggère l'écart (irréversible ?) entre l’image
et la chose, entre l’objet ou la théorie tel qu’il fonctionne et tel qu’il
le fait “ fonctionner ”. Se voit ainsi remis en question l'enjeu de la
représentation non par épuisement mais - au contraire - par réversibilité.
Se crée une étrange perception par "transfert d'optique ”. L'"objet" qui
en sculpture comme en peinture reste toujours peu or prou celui d’un ou du
désir se défigure, il ne permet plus de transformer le réel en figuré : le
figuré devient ce réel sur lequel le réel ne peut plus se plaquer et ce
non seulement dans le sensible mais pas par le sensible, c'est d'ailleurs
ainsi qu'elle peut trouver ce que Carl André appelle "sa seule harmonie".
Ajoutons que les sculptures de Venet semblent toujours dégagées de la
pesanteur. On sent en elles le feu plus que la matière et c’est le premier
qui nous rappelle à la lumière de la seconde. C’est pourquoi chez lui même
au crépuscule, lorsque le jour s’avance vers la nuit, un chant d’aube
demeure l’axe de la recherche : l’animal ne s’éteindra donc jamais au
regard de l’ange. L’être est là, retient son souffle dans la matière
travaillé. afin d’entendre le dieu caché du silence d’avant toute origine.
Chaque pièce est donc une lueur, on passe de l’une à l’autre pour que
renaisse à la lumière la pâleur laiteuse des lointains en nous-mêmes qu’on
ne connaître jamais. S’y concentre le feu du dehors et du dedans. Le
silence s’ouvre à qui s’ouvre à ce travail, à l’intime infinité de ses
possibles qui joue du cerveau comme d’un instrument de musique. L’infini
est soudain en son centre.
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Jean-Paul Gavard-Perret
Né en 1947 à Chambéry, J-P Gavard-Perret
est maître de conférence en communication à l'Université de Savoie (UFR Affaires internationales).
Il a écrit une vingtaine de livres et collabore à plusieurs revues.
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Bernar Venet de Thierry Lenain
Né en 1941, Bernar Venet est l'un des artistes français les plus connus et les plus exposés dans l'espace public en France et à l'étranger. Il vit entre Paris, le Midi de la France et New York où il expose depuis la fin des années soixante. De ses débuts provocateurs jusqu'à ses dernières réalisations, il est l'auteur d'une œuvre prolifique et protéiforme (sculptures monumentales, performances, tableaux, installations, dessins) constamment sous-tendue par une rigueur et une cohérence interne qui en font une figure majeure de l'art conceptuel et de la sculpture contemporaine. Préfacée par Thomas McEvilley, professeur d'Histoire de l'Art à la School of Visual Arts, New York, cette monographie propose deux lectures : un parcours visuel, conçu par l'artiste et accompagné d'écrits inédits, et un essai rétrospectif de Thierry Lenain, professeur d'Esthétique à l'Université Libre de Bruxelles. Il retrace le parcours atypique de Bernar Venet et analyse la singularité et la complexité de son œuvre.
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Jean-Paul Gavard-Perret Josef ciesla les portes du silence ou le chant des signes
“Jean-Paul Gavard-Perret, séduit, conquis, saisi, interloqué par le gisant calciné et couché dans la cour de ce cloître, s’est retrouvé un jour au cœur de l’œuvre de Josef Ciesla et n’a pu en sortir que par les mots, l’alignement des images et des évocations.
[...] Jean-Paul Gavard-Perret ouvre dans ce livre des portes que Josef Ciesla a taillées dans l’univers qui est le sien et qu’il nous fait comprendre et découvrir. Il les ouvre avec pudeur, avec amour, et éclaire de son cheminement de poète le cheminement du sculpteur qui se voudrait démiurge, porteur de la douleur du monde, du bonheur de vivre et du jaillissement de la vie.
[...] Jean-Paul Gavard-Perret n’a pas fermé la dernière porte, il en subsiste d’autres, il en naîtra encore, identiques et différentes, érigées au rythme des pas de ce marcheur vers l’infini qu’est notre ami Ciesla.”
Michel Sottet
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