Artistes de référence
BERNAR VENET
A LA LUMIERE DES JOURS - PORTRAIT DE L’ARTISTE EN ARGONAUTE
par Jean-Paul Gavard-Perret


La réalité, le quotidien reste paradoxalement ce qui hante l'art de Bernar Venet même si ses œuvres sont habitées d’une force symbolique - notion qu'on préférera à son sujet au terme d'abstraction. Ne ressassant jamais (comme le prouve son évolution qui le fait passer de boucles à des images arborescentes) il sait dans toutes les matières qu'il aborde (acier, acrylique par exemple) ou ses interventions à déranger l'ordre par des combinaisons de figures plutôt minimalistes qui ne cessent de jouer sur les variations des agencements, sur des essais aussi qui permettent parfois le déplacements de l’oeuvre à travers ses accidents de parcours.

La ou plutôt les techniques sont pour Venet le moyen de partir du monde afin de fonder un langage obstiné dans des formes qui touchent souvent à l’épique ne serait-ce que par leur échelle en particulier lorsqu'il s'agit des aciers (tels que "Ligne indéterminée - 1997 ou "5 arcs x 2002). C’est sa manière dit l'artiste "terrestre et manuelle" de ne pas oublier toutes les questions qui se posent à l’homme afin de les déplier hors du temps (même si elles se nourrissent de lui) à la source de feu du regard. C'est aussi un moyen de dépasser le problème de l'abstraction.

Chez l'artiste tout nous regarde et nous fait signe de vie. La mort elle même tombe comme la structure d'une épave. Quant à l'existence elle se développe sous forme de volute. Venet cherche une sorte de sublimation à dans une époque où souvent ne se conjugue que le mou et le rien. Il a compris que pour faire surgir les ombres blotties dans l’homme, pour faire sortir un sens noyé dans le silence il faut sans cesse faire oeuvre de re-déploiement de reprise jusqu'à extraire de revues savantes ddes images scientifiques. On se souvient par exemple de "Trelated to Commutative operation" (2001) conçues à partir de démonstrations algébriques de livres de théorie informatique ou systémique. L’énigme du monde, des choses et de l’être émerge par cet effort de reprise et de germination alimenté par tous les voies de connaissances puisque le savoir reste pour lui ce qui jouxte l’abîme. Et même lorsque ce savoir lui reste perplexe, il en joue pour rentre encore plus riche à travers les couleurs et les lignes le contenu abstrait q'il rapproche ainsi du réel d'où il est sorti.

Venet possède la technique, le regard et la sagesse pour souffler sur les braises du magma des formes afin de leur donner consistance et nous rafraîchir la mémoire. C’est par le feu de ses métamorphoses qu'il cherche à unir ce qui est séparé : le soleil à la terre comme le jour à la nuit, le sommeil à l’éveil, la mort à la vie, le concret et l'abstrait. Certes l'artiste ne connaît pas l’intention de ce qu'il nomme le "feu" : mais il se bat avec entre maîtrise et hasard puisque ce dernier fait parti du jeu. Il ose avancer dans l’inconnu. Toutefois il demeure ni somnambule ni amnésique et il n’oublie jamais ce qui lui manque. S’il est encore séparé de lui même il n’est pas seul. Et son travail - parce que ce n’est pas un simple labeur - est une autre vie au coeur de sa propre vie : il tente de saisir le secret de son “ double ” à travers des "images" qui ne le "copie" pas en laissant toujours la part belle en ses approches et pour reprendre le titre d'une de ses intervention récente aux "accidents".

Poussée par une fièvre créatrice la sève de son regard semble comme par essence infinie. Et le “ je ” qui l’éveille chaque matin en refermant les portes de la nuit, ouvre son regard sur des formes rêvées par la lumière. Il tente ainsi dans l’âpreté de la matière de connaître le secret du souffle à sa source comme en témoigne ses "lignes indéterminées dont le chaos et la torsion devienne une chose mentale f aites aussi de fissures et de failles. A travers ce qu'il nomme son "œil intérieur" et après sa première période "mahématique" des années 60 jusqu'à ses "équations murales récentes se traverse un horizon pour un après qui surgit par anticipation. C’est pourquoi ses oeuvres ont valeurs de science-fiction. Soudain, l’espace intérieur qui est sans sans fond prend forme. La matière ne symbolise plus un espace clos mais donne à et de l’être et du monde une nouvelle fusion, une nouvelle fiction qu'on nommera atomique où dans l'unité abstractive de l'œuvre rien n'est séparé du monde..

Formes et couleurs disent que rien ne l'en éloigne. D’autant que face à la fiction de la vie, le je de l’artiste se montre - par ses oeuvres - à la troisième personne. Le “ il ” de l’objet est donc le “ je ” au second degré de Venet, un je qui à travers ce "il" dit "je désire, je souffre, je m’indigne, je conteste, je veux être aimé, j’ai peur et mourir et que sais-je encore". c’est avec cela que l'artiste combinateur crée les constellations de ses formes obstinées. Il est à ce titre semblable au vaisseau Argo qui ne comportait aucune création mais rien que des combinaisons. Accolée à une fonction immobile, chaque pièce était infiniment renouvelée, sans que l’ensemble ne cesse d’être le vaisseau Argo.

Dans la fragmentation, la stratification, l’éclatement, la césure, l’incision comme dans la plaine masse de l’acier, Venet le forceur prouve que le réalisme est une étiquette vide cachant selon les époques diverses idéologies, positions morales ou intentions allégoriques. En conséquence, chez lui il n’y a plus de récit. Il s’agit de capter des moments et mouvements significatifs et aléatoires, de méditer sur la nature des objets et de susciter des tensions. L’artiste à travers ses peintures, ses installations et ses interventions n’apporte pas de réconfort mais suscite toujours une réflexion, propose et provoque un face à face. Plus question donc d’être seulement voyeur. Il suggère l'écart (irréversible ?) entre l’image et la chose, entre l’objet ou la théorie tel qu’il fonctionne et tel qu’il le fait “ fonctionner ”. Se voit ainsi remis en question l'enjeu de la représentation non par épuisement mais - au contraire - par réversibilité. Se crée une étrange perception par "transfert d'optique ”. L'"objet" qui en sculpture comme en peinture reste toujours peu or prou celui d’un ou du désir se défigure, il ne permet plus de transformer le réel en figuré : le figuré devient ce réel sur lequel le réel ne peut plus se plaquer et ce non seulement dans le sensible mais pas par le sensible, c'est d'ailleurs ainsi qu'elle peut trouver ce que Carl André appelle "sa seule harmonie".

Ajoutons que les sculptures de Venet semblent toujours dégagées de la pesanteur. On sent en elles le feu plus que la matière et c’est le premier qui nous rappelle à la lumière de la seconde. C’est pourquoi chez lui même au crépuscule, lorsque le jour s’avance vers la nuit, un chant d’aube demeure l’axe de la recherche : l’animal ne s’éteindra donc jamais au regard de l’ange. L’être est là, retient son souffle dans la matière travaillé. afin d’entendre le dieu caché du silence d’avant toute origine. Chaque pièce est donc une lueur, on passe de l’une à l’autre pour que renaisse à la lumière la pâleur laiteuse des lointains en nous-mêmes qu’on ne connaître jamais. S’y concentre le feu du dehors et du dedans. Le silence s’ouvre à qui s’ouvre à ce travail, à l’intime infinité de ses possibles qui joue du cerveau comme d’un instrument de musique. L’infini est soudain en son centre.

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, J-P Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l'Université de Savoie (UFR Affaires internationales). Il a écrit une vingtaine de livres et collabore à plusieurs revues.







Bernar Venet
de Thierry Lenain


Né en 1941, Bernar Venet est l'un des artistes français les plus connus et les plus exposés dans l'espace public en France et à l'étranger. Il vit entre Paris, le Midi de la France et New York où il expose depuis la fin des années soixante. De ses débuts provocateurs jusqu'à ses dernières réalisations, il est l'auteur d'une œuvre prolifique et protéiforme (sculptures monumentales, performances, tableaux, installations, dessins) constamment sous-tendue par une rigueur et une cohérence interne qui en font une figure majeure de l'art conceptuel et de la sculpture contemporaine. Préfacée par Thomas McEvilley, professeur d'Histoire de l'Art à la School of Visual Arts, New York, cette monographie propose deux lectures : un parcours visuel, conçu par l'artiste et accompagné d'écrits inédits, et un essai rétrospectif de Thierry Lenain, professeur d'Esthétique à l'Université Libre de Bruxelles. Il retrace le parcours atypique de Bernar Venet et analyse la singularité et la complexité de son œuvre.
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Jean-Paul Gavard-Perret
Josef ciesla
les portes du silence ou le chant des signes



“Jean-Paul Gavard-Perret, séduit, conquis, saisi, interloqué par le gisant calciné et couché dans la cour de ce cloître, s’est retrouvé un jour au cœur de l’œuvre de Josef Ciesla et n’a pu en sortir que par les mots, l’alignement des images et des évocations. [...] Jean-Paul Gavard-Perret ouvre dans ce livre des portes que Josef Ciesla a taillées dans l’univers qui est le sien et qu’il nous fait comprendre et découvrir. Il les ouvre avec pudeur, avec amour, et éclaire de son cheminement de poète le cheminement du sculpteur qui se voudrait démiurge, porteur de la douleur du monde, du bonheur de vivre et du jaillissement de la vie. [...] Jean-Paul Gavard-Perret n’a pas fermé la dernière porte, il en subsiste d’autres, il en naîtra encore, identiques et différentes, érigées au rythme des pas de ce marcheur vers l’infini qu’est notre ami Ciesla.”
Michel Sottet
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