Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Réinventer le corps

Exposer dans Mirondella
la galerie d'art en ligne d'Arts-up



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Réinventer le corps

par Jean-Paul Gavard-Perret

Sortilèges
Fondation art contemporain Salomon - 74290 ALEX
14 Mars 2009 jusqu'au 14 Juin 2009

Vanessa Fanuele - Christine Guinamand - Klara Kristalova - Myriam Mihindou - Wangechi Mutu - Stéphane Pencréac'h

L'exposition superbe dont le commissaire est Anne Malherbe offre six visions paradoxales, intenses, voraces de corps : ses images (apparences) y sont mangées pour que d’autres images nous mangent, nous enveloppent comme celles de nos rêves dans leur force majeure puisque lorsque nous rêvons nous ne croyons pas que l’on rêve. Les images - de la peinture à l'installation, de la photographie à la sculpture et au dessin - deviennent des masses colorées parfois haussées de minces filets. Elles sont autant frontales et hautaines que parfois déliquescentes et en disparition. Bref nous sommes devant ce qui laisse le corps en suspens. A l’épreuve de l'art et de ces 6 approches l’être devient nécessairement flou, se dilue parce que des artistes comme le Kenyan Wangechi Mutu nous fait passer de l’illusion subie à l’illusion exhibée. Il existe une condition littorale en cette exposition en tant que lieu des extrêmes et des bords, un lieu ouvert sur les extrémité d’un ailleurs – « Enfer ou Ciel qu’importe » (Baudelaire). Elle représente le lieu d’un rite de passage où tout s’inverse. On tombe en ce lieu, on vire au flou mais pour mieux voir et, comme l’écrivait Carroll, « pour se dissoudre comme un brouillard de vif argent ».

"Sortilège" propose l'échange comme figure du corps dans la partie qu’il joue avec lui. Les artistes (sorciers?) réunis se veulent manipulateurs de forces et passeurs de mythes pour offrir de nouvelles fables (parfois anachroniques). Il faut s'y laisser glisser afin de briser notre façon de voir et de penser. Les six visions présentes sont en effet des fables mais elles évitent et évident leur propre affabulation en jouant diversement de la fantasmagorie qui n’est ni le propre ni le figuré, ni le pur ou le réalisé mais une zone où nous pouvons enfin verser dans un rêve éveillé. Nous perdons soudain notre capacité de penser seulement avec lucidité.

Myriam Mihindou par exemple, nous rappelle que nous sommes poussière que poussière. Et l'exposition ramène à l'essentiel : à savoir s'extirper du
penchant funeste de la référenc au corps pour s'occuper de ce que son genre implique : une langue que les artistes veulent souple pour faire toucher où la pensée entrain de naître prend justement "corps". Ils nous permettent de sentir à travers leurs images de nouvelles sensations : celles de se sentir séparé de lui donc du reste du monde.

L’exposition constitue une fantastique confrontation communicante. L'art , et c'est son but majeur, fait avancer le vision en donnant non seulement une « visualité" mais une « choséité » de ce qu'il est et qui ne s’adresse pas seulement à la curiosité du visible, au plaisir de l’être mais à son désir, à sa passion de voir ce qui est absence ou Manque. Les six artistes en leurs équilibres et leurs déséquilibres présentent des "images" où voir n’est plus saisir ce qu’on voit. Une forme épurée comme diluée tout en demeurant parfois massive apparaît pour offrir au corps une sorte d’immanence.

 

 Stéphane Pencréac’h met en scène les passions humaines : violence, sexe, mort. Le corps apparaît en victime dans des toiles dont la figuration symbolise l’agressivité et les pulsions sexuelles. L’œuvre brutale est réalisée à partir de collages de photographies qu’il numérise pour les imprimer en très grand format sur une toile soyeuse selon un procédé industriel appelé «sublimation». Il obtient un premier niveau de lecture sur lequel il intervient au moyen de la peinture à l’huile qui fixe et sublime l’horreur magique des compositions kaléidoscopiques. Les photographies ne sont plus des objets étrangers au tableau mais intègrent la surface. Leur « fond » devient un territoire de reconstruction de tableaux souvent compartimentés d’immenses traits noir.

Christine Guinamand fait passer elle aussi dans son approche une force rare. Elle transmet à travers ses toiles des pulsions obscures dont elle libère la violence, en peignant d'un seul jet. Surgit une soudaineté et une vibration d’androïdes, sortes d’animaux humains sortis d’un bestiaire de l’Apocalypse : squelettes, archanges et démons semblent en arrêt sur image au sein même du mouvement paradoxalement spontané (mais combien de temps faut-il avant que le geste soit lâché ?) qui les fait naître pour dire le corps retourné, englouti, refoulé et qui semble tout droit ressortir des abîmes de l’inconscient où il mitonne dans le noir et des éclats chatoyants.

Chez Vanessa Fanuele, à l’inverse, les couleurs deviennent éthérées et coulantes, presque coagulantes. L’artiste « parle » de la sorte la fluidité des corps, qui parfois mêle l'eau et le sang. Les corps vaporeux - éthers noirs et rouges - établissent un rapport direct avec la mort et surtout la féminité glorieuse et peut-être effrayante. Dans l’oeuvre la mort est parée de dorures baroques : une femme en deuil est masquée par un voile ouvragé en une dentelle organique. Disposée en retable, l’oeuvre, de près, révèle les images d’objets — coeurs encore palpitants, fruits coupés — qui s’échappent de leur contenant et font remonter au cœur de certains retables anonymes allemands du XIVème siècle.

Certains des dessins et des installations de Vanessa Fanuele signalent un mouvement de chute. Ce sont de petits objets retenus dans des filets, reliques soumises aux lois de la gravité et surtout de la disparition. Ils sont provisoirement retenus dans l’air et le temps et semblent s’égoutter du corps d’une femme sous forme de filaments translucides qui s’épanchent de blessures. Souvent, les pleurs sont des perles. Et parfois des faces-à-main, des gants de femme, des organes, colliers, masques, mâchoires sont autant d’épaves gisant lourdes de promesses mais aussi de menaces. L’artiste tient le corps en suspens, en équilibre instable. Et parler de ce travail c’est évoquer le labeur d’une »sorcière » capable d’allumer tous les feux de la terre pour montrer ce que nous ignorons. Qui sauvera qui dans cette confrontation communicante ? Chaque artiste dit : « J'ai de bonnes raisons de ne pas m'arrêter de vous montrer les pleins et les creux du corps et tout ce que cela engage ». C'est pourquoi nous ne pouvons facilement quitter ces corps, leurs promesses d'aube mais aussi de chaos.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.