Artistes de référence

Damien Hirst



Re-object:
Marccel Duchamp, Damien Hirst, Jeff Koons, Gerhard Merz



This study of key moments in the history of ready-made and object-based art features Damien Hirst, Gerhard Merz, Jeff Koons and their shared historical point of reference, Marcel Duchamp. Recently a poll of 500 British critics called Duchamp's 1917 Fountain the most influential Modern artwork ever created. Even more recently, a man assaulted it with a hammer at the Centre Pompidou, confirming that, nearly a century later, emotions are still running high. Object-based art, which grew into a major 20th century trend and continues today, took its cue from the ready-made. "Re-Object" explores the continuation and transformation of both lines in contemporary artistic practice via large-format photographs and analytical essays on the artists.

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Damien Hirst ou le marché des vanités.

par Jean-Paul Gavard-Perret

 


Ancien mauvais garçon de la scène britannique, agent provocateur et stratège du marché de l’art contemporain, Damien Hirst né en 1965 à Bristol, fasciné par la mort, son théâtre obscène et par la rédemption (son origine catholique n'y est d'ailleurs pas pour rien). L’artiste qui fit scandale à l’exposition désormais historique "Sensation" de 1997 à la Royal Academy of Arts de Londres. L'artiste est désormais une star multimillionnaire comparable à celle de la scène rock anglaise. Leader de la Young British Artists (YBA), il n’a cessé de prendre l’art et le marché de l’art à bras le corps avec des pièces surprenantes : "Spiral Paintings", "Spot Paintings","Fly Paintings" (agglomérat de mouches puantes dont le principe fascina Francis Bacon),"Butterfly Paintings" dans lesquelles les papillons engluées dans la colle ou la peinture pastel dessinent les vanités d’aujourd’hui. Sa première exposition personnelle ne date que de 1990. En 1995, il est lauréat du Turner Prize.

Désormais multimillionnaire, il éprouve de plus en plus le besoin d'une légitimation d'une accréditation autre que financière. C'est pourquoi fin 2007 après avoir révélé les coulisses de son château XIXe de Toddington et confessé ses pensées "secrètes" (…) à l’historien d’art Hans Ulrich Obrist dans un numéro de "Paradis", celui qui fut le révélé par le collectionneur et publicitaire Charles Saatchi, annonçait le don de quatre de ses oeuvres majeures à la Tate Gallery. Le directeur de la Tate, Nicholas Serota a reçu avec maints égards ce trésor (sonnant et trébuchant) en ces temps de surchauffe contemporaine où même les galeries prestigieuses et armées de mécènes richissimes ont du mal à faire leurs artistiques emplettes. Les deux premières oeuvres données à la postérité du lieu sont "The Acquired Inability to Escape" et la sculpture "Life Without You". Elles datent de 1991 au moment où l'auteur (du moins sa cote) ne faisait qu'embrayer une montée devenu exponentielle. Le "don" (le mot "offre" serait plus juste selon une loi marketing bien connue, celle du "gagnant-gagnant") comprend aussi un tableau de la série des Fly Paintings, intitilé "Who is Afraid of the Dark?" (2002),. Mais la pièce majeure s’appelle "Mother and Child Divided", et elle reprend le principe des vaches montrées avec force dans la collection Pinault au Palazzo Grassi, à Venise en 2006. Celle de la Tate date de 2007, elle est découpée en tranches comme son veau. Le duo est dûment plongé dans le formo. C’est la première fois qu’il fait un don de cette importance à un musée. “Cela représente beaucoup pour moi d’avoir mes oeuvres à la Tate. Je n’aurais jamais pensé que cela serait un jour possible lorsque j’étais étudiant. Je pense que donner des pièces de ma collection personnelle est bien peu de choses si cela permet à des millions de vistiteurs de voir mon travail dans un espace grandiose”, a-t-il déclaré dans ses aveux secrets à "Paradis".

Mais il y a mieux en "créant" la même année un crâne incrusté de vrais diamants vendu. Il s’agit d’une boîte osseuse datant du XVIIIe siècle auquel on a rajouté une dentition humaine et que l’on a agrémenté de 8600 diamants de petite taille et d’un diamant plus important, incrusté dans le front. Soit en tout un poids 1106 carats. Une telle "œuvre" - qui aurait pu surgir de l’imagination d’un scénariste ou d'un accessoiriste pour un énième James Bond ou pour un train de l'épouvante, a coûté 20 millions de dollars à l’artiste qui l’a financé seul. Mais qu'on se rassure il l'a proposé à 5 fois son prix de revient ce qui constitue une belle culbute. Mais il est vrai, que non content de la mise à prix, il tout conçu à la Tate Gallery pour l'exhibition d'une telle pièce. Depuis la façon dont les spectateurs voient le crâne (puisqu’en l’occurrence il s’agit d’un véritable spectacle) jusqu’au reste de l’exposition, qui occupe les deux espaces monumentaux de la galerie. Le crâne est exposé dans un espace séparé. Armé d’un ticket spécialement conçu et dessiné par l’artiste, le spectateur curieux y parvient après avoir franchi plusieurs contrôles de sécurité et laissé son sac à l’entrée. Cette pièce intitulée "For The Love Of God" ("Pour l’amour de Dieu") se présente un peu, et peut-être de façon ironique, comme la huitième merveille du monde. Elle "apparaît" (autre joyau de la couronne) au centre d’un espace complètement sombre, éclairé de façon admirable et visible derrière une épaisse protection de verre. Iil faut traverser en 2 minutes maxi - rentabilité et sécurité oblige - cet espace et son objet de culte qui suscite éblouissement et agaçement, admiration ou incompréhension.

Mille questions surgissent. S’agit-il d’un pied de nez au monde de l’art avec ses envolées quasi boursières, à une époque ou une toile de Rothko se vend quasiment plus de millions d’euros? S’agit-il, à l'inverse, et contre la fatuité d’une simple toile faite de matériaux de peu de valeur, d’exhiber un objet dont la valeur est presque éternelle et infinie, dans le temps et l’espace? En effet et même si un diamant n’a de valeur que parce que nous lui en attribuons, qui oserait prétendre que ça ne vaut rien? Pour autant, un crâne, même couvert de diamants, vaut-il plus que la vie? La vie est-elle éternelle jusque dans la mort? Hirst semble donc poursuivre avec un tel "objet" aussi admirable qu'obscène son étude de la vie et de la mort, de leur aspect tout aussi miraculeux que fragile. Malgré son prix de vente, 100 millions de dollars, les acheteurs ne se sont pas fait attendre. Mais même si les diamants sont certifiés "conflict free" (produits hors des zones de conflits en Afrique et donc ne finançant pas la guerre), on peut légitimement se demander pourquoi dépenser autant pour une œuvre dont la seule qualité est d’apparaître chère dans un monde ou les inégalités ne cessent de croître. Faut-il y voir encore une farce ou considérer son fomenteur comme un artiste déjà classique qui, comme un de Vinci, ne fait que dessiner des croquis et apporter une touche finale, et confie la réalisation de ses pièces à de nombreux assistants ?

Rappelons aussi que le vainqueur du Turner Prize, est depuis longtemps connu pour ses animaux, en général - comme sa vache et son veau de la Tate - de grande taille, coupés et placés dans du formol. Mais d'autres pièces "animalières" se penchent de façon provocatrice sur la mythologie chrétienne : moutons dépouillés et crucifiés dans "God Alone Knows" ("Dieu seul sait"), chèvres agenouillées en position de prière devant un squelette de nouveau-né en argent et en couveuse dans "The Adoration" ("L’Adoration"), vache debout sur ses pattes arrière percée de dizaines de flèches dans "Saint Sebastian, Exquisite Pain" ("Saint Sébastien, douleur exquise"). En procédant ainsi, Hirst nous confronte avec ce que nous ne voyons pas, ou refusons de voir, dans notre vie quotidienne. Le visiteur se retrouve face à l’intérieur du corps des animaux, c’est-à-dire à l’intérieur de notre propre corps, de notre corps-machine et de notre corps-science. Cette fascination du corps et de l’humain est manifeste aussi dans les toiles (à la précision quasi-photographique) représentant la naissance de son dernier enfant. Le surgissement de la vie par la mise au monde est mis en parallèle avec le phénomène de la maladie, dans des toiles de très grande taille sur fond rouge, composées à partir d’images agrandies de cellules atteintes par diverses formes de maladies graves, avec notamment des lames de rasoir, des cheveux, des bouts de verre et du vernis. Ces images abstraites ne deviennent vraiment incommodes qu’à la lecture des titres: "Skin Cancer" ("Cancer de la peau"), "Salivary Gland Cancer" ("Cancer des glandes salivaires"), "Fungal Liver Infection" ("Infection fongique du foie") ou encore "Prostate Blood Clot" ("Caillot de sang dans la prostate"). Le systématisme de l’approche de Hirst dans son découpage très précis des maux humains et des corps animaux, tout comme ses étagères de pastilles pharmaceutiques ou d’espèces de poissons, constituent son originalité dans un monde de l’art souvent trop uniforme.

Faut-il cependant ne voir en lui qu'un clone de Duchamp qui eut le premier l'idée de mettre en échec - et mat - les postulats du monde de l'art, les critiques comme les praticiens de la chose ? Comme son illustre aîné, l'artiste anglais se veut un joueur et tueur fidèle à la logique du jeu d'échec. On peut cependant rappeler que la méthode (ou le coup) Duchamp est vieux de près de cent ans. Mais il est vrai que sur cette rouste historique de l'art iconclaste, les choses ne bougent guère. On y revient toujours. Hirst après Koons et consorts refait du Duchamp et face à de telles "œuvres" on se retrouve dans la situations de devoir expliquer un mauvais jeu de mot à un voisin de comptoit un peu ivre… Certes la tête de mort est une référence iconographique explicite aux vanités citées plus haut. On y retrouve la représentation de matières vivantes dans leur aspect le plus périssable, ou plus directement, la mort elle-même. Les cellules malades sont exactement sur le même plan. C'est peut-être aussi une façon de rappeler de manière provocatrice que les enchères sur les modalités de représentation du monde ne sont qu'un jeu finalement assez vain et qu'Hirst ne fait que monter en épingle. . En bon postmoderniste, rien ne l'empêche de profiter du jeu et même de proposer des surenchères dans une sorte de poker menteur. L'artiste pousse à bout toutes les ambiguités de l'art contemporain. Et la question n'est plus de sa sincérité ou de sa stratégie commerciale. Il faut faire avec, comme il faut faire avec le coût de son "crâne" puiqu'aucune oeuvre auparavant n'avait eu cette valeur effective, avant même qu'elle ait été l'objet de spéculations. L'artiste au eu (au minimum) le talent d'avoir inventé une pièce qui - quel que soit la cote de l'artiste en question - ne peut guère valoir moins que ce le matériau utilisé vaut...et c'est déjà énorme. Et à Londres, ou tout n'est que prix, ou une conversation tournera forcement a un moment ou un autre autour du prix de quelque chose (le plus souvent de l'immobilier), une telle œuvre a trouvé sa "juste" place. Elle joue de l'obsession boursière londonienne tout autant que Hirst joue avec elle comme il joue avec ce que ce crâne renvoie de dérisoire à tout ceux pour qui l'argent est tout. L'homme éternel, l'homme sublimé, l'homme se glorifiant lui-même, l'homme toutes dents dehors, scintillant jusque dans ses os et ses paillettes, l'homme coté en bourse, "diamanté" ou non, reste - par delà le bien ou le mal - une tête de mort et un cadavre en puissance.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.