Artistes de référence

Emilie de Condé

Emilie de Condé


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Contrats du monde de l'art de Véronique Chambaud.

Cet ouvrage rassemble les contrats et accords essentiels dont un artiste a besoin tout au long de sa carrière : contrat d'exposition, de commande, de projet artistique, accord de dépôt-vente, bail d'atelier, mandat d'agent d'art, cession de droits de reproduction, etc. Après avoir précisé le cadre juridique des droits de l'artiste sur ses œuvres, les règles de rédaction et négociation des contrats du monde de l'art, il propose 25 modèles de contrats expliqués et adaptés aux exigences actuelles du marché de l'art.
Pour chaque contrat, l'auteur étudie le contexte légal et jurisprudentiel, donne un commentaire pratique sur les différentes clauses proposées et fournit un mémo de négociation, pour savoir le négocier et pouvoir l'adapter.
A la fois théorique et pratique, l'ouvrage offre aux artistes, aux professionnels du marché de l'art et à leurs conseils un support de réflexion et une aide à la rédaction des contrats indispensables à la sécurisation des relations sur le marché de l'art et la défense des créations artistiques.
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Emilie de Condé : vers l'éther
par Jean-Paul Gavard-Perret

« Mais le tableau n'était-il pas lui-même une femme
» (Jacques Estager)



Devant chaque toile Emilie de Condé se met à dériver tel un flotteur lumineux dans l'océan du mystère qui lui colle à la peau. Est-elle alors à la jonction de devenir être et du devenir lieu ? Est-elle encore elle-même ? Ou est-elle vraiment elle-même enfin ? Sa peinture ne répond pas – même lorsque l'artiste semble proposer des autoportraits (même s'ils ne s'affichent pas comme tels) sublimés. Mais elle place le spectateur devant un fait accompli dans une avancée paradoxale et déroutante. Séduisante aussi. L'œuvre à la fois densifie et aère l'espace, donne au lieu toute sa puissance de hantise. On est dedans, tel l'oiseau épris de liberté. A l'épreuve de souffle il est question d'empreinte et de déplacement. Question de silence et de sur-vivance aussi. La peinture en ses formes et ses couleurs nous pense parce que nous sommes pensés par elle qui se dépose contre la nuit du monde.

Des traces de la matière errante trouvent là une présence. Courant d'air. L'effet atmosphérique envahit l'espace, le densifie sans lui donner la moindre lourdeur. D'où un vertige au milieu des remous, des méandres qui engendrent l'émotion. Emilie de Condé crée un passage, un suspens, un vertige au-dessus du vide par effet opacité (même si ce n'est pas le bon mot) et transparence. Nous nous laissons glisser dans le choc de la sensation. Nous pénétrons les cercles d'un centre jamais atteint. Surgissent une combustion intime, une adhérence étroite.

L'artiste ne cherche pas le tour de force du virtuose. Elle s'en défend et n'est jamais un acrobate perfectionnant son numéro. Elle tente simplement d'éclairer ce qui est vrai dans l'acte de peindre comme si à travers les coulées il fallait revenir aux principes essentiels qui ont forgé le langage humain. C'est pourquoi dans ses toiles il n'existe jamais de remplissage. La couleur s'affiche lorsque le besoin s'en fait sentir par nappe ou par fusion là où la forme n'est ni cerne, ni cloison.

Il n'existe pas chez elle de tache à accomplir, de travail besogneux. La peinture ici c'est le plaisir. Ou si l'on veut la réflexion et la jouissance qu'un tel travail procure à l'artiste qui le conçoit et qui en tant que tel se montre. Chez Emilie de Condé - et quelles que soient les périodes de son travail – la forme garde toute sa liberté et permet à la couleur de préserver aussi la sienne. Couleur, forme cohabitent avec une façon qui leur est propre. Pendant que les couleurs dans leur hymen produisent dans une profondeur, les formes décrivent des trajectoires secrètes. C'est pourquoi ses oeuvres donnent une idée à la fois de souplesse et d'épaisseur fruit d'un travail d'accouplement de l'œil et de la main. Le geste crée le regard de l'insiste qui à son tour instille sa précision déréglante et fait décrire en retour à la main des courbes dont le changement d'intensité, de vitesse, de volumes produisent cette peinture.

On devine chez l'artiste l'acuité visuelle et le plaisir du geste de caresse. Elle évite le débordement mécanique de l'ivresse sur commande. Ici et à l'inverse l'artiste ne confond pas vitesse et précipitation. D'où la fraîcheur, la "respiration" des tableaux en leur expansion contrôlée de la matière colorée Les formes se retrouvent ainsi sur d'étranges surfaces - le pluriel est important. L'épaisseur se fait ainsi ambiguë et c'est cela qui en constitue le prix. Nulle saturation, nulle évidence, nul poids : reste toujours une sorte de liberté. La peinture tient ainsi ses promesses, demeure riche d'un nouveau départ.

Nous subissons la douce violence d'une Assomption de la présence, de ce qui est présent en ce que l'acte de peintre produit. Et c'est comme si tout était là et qu'il suffisait d'effleurer la toile au bon endroit pour que sa peau s'ouvre et rende tout visible. La moindre tache piège le réel et se nourrit, comme elle le nourrit, de l'expérience d'un vécu qui a généré pas à pas l'œuvre. "Un" réel est là. Ce là étant le lieu d'action là où ce qui compte reste ce que fait l'œil et le geste de peintre. Ce que crée cet œil et ce geste est moins de faire un tableau que de voir (voir ce qui se passe sur la toile). En contre coup, nous voyons autrement pour approcher une vérité secrète. Et ce au moment où l'artiste fait avancer le tableau comme un tout mais non de manière massive.

Il existe toujours chez Emilie de Condé des étapes, des "stations". Pas d'un calvaire mais de cette Assomption citée plus haut. L'oeuvre s'éloigne du convenu. Elle laisse apparaître ce qui constitue "sa" différence par le pouvoir à la fois raisonné et irraisonnable du regard et du geste. Contemplant sa toile pour qu'elle avance l'artiste possède le souci non de la recouvrir mais d'une certaine manière de la dénuder. Certes, il n'y aura pas la fracture du mystère mais son exposition, pas à pas, toile après toile jusqu'à l'épuisement. Surgit à travers les couleurs une nudité de pensée. Le rose, le bleu pâle, les couleurs douces plus qu'acidulées créent un invisible passage. Le brûlant est évité au profit de l'allusif. Nos immobiles minuits se froissent en profonds pans de couleurs qui ne sont jamais tout à fait "abstraits". Car se serait sans compter avec le poids du corps penché sur la toile afin de perdre les repères d'un mouvement répété.

Chaque toile est travaillée par la vibration : au bout du voyage du pinceau surchargé de matière celle-là devient lieu, présence. Des réseaux de différents types de formes créent des mouvements cycliques là où il n'y a plus de loi mais des sortes de stations lorsque le corps de l'artiste se défait sur la toile, lorsqu'il se lâche en se penchant dans un acte de dévotion. Dans l'œuvre cependant il n'existe pas de ciel mais l'inconnu. Les corps eux-mêmes ne sont plus corps mais n'échappent pas à leur charge. Toutefois la peinture d'Emilie de Condé les remet en cause parce qu'elle demeure la chair de l'artiste, une chair qu'elle met à nu par effet de peau (qu'est-ce la peinture sinon une peau ?) dans l'immense masse de silence de la toile béante.

Le secret demeure exhibé mais caché. Non que la toile le voile mais parce qu'elle ne peut rien dire de plus. Oui la toile est une peau, est la psyché mais pas n'importe laquelle et pas à n'importe quel prix. Dévoiler le secret ne revient jamais à le montrer mais à proposer l'énigme. Il faut donc laisser la peinture parler sa langue obscure, celle qui se joue toujours à l'extrémité d'une représentation acquise et qui avance à tâtons dans l'inconnu dont la l'œuvre repousse sans cesse les limites. Il faut donc affronter une palpitation. Contre la métaphore ou la figuration, l'image avance en territoire jamais conquis. Impossible de penser la peinture autrement. Elle est simplement ici parcourue du souffle du mystère celui où, nous privant de repères, il offre un nécessaire saut en une perdition de repères.

Ainsi on ne peut jamais comprendre la peinture au mieux on peut l'entendre. Tout le reste ouvre sinon non à rien du moins à une absence de pensée que l'œuvre d'Emile de Condé en sa matière même exhausse face au silence insurmontable. Reste la pâleur excitante des couleurs, reste les trace à faire perdurer. Quelque chose peut surgir : de l'ordre de la joie, de l'attente. Evitant le trop brûlant et le trop glacé la peinture demeure la sentinelle égarée qui tente chaque fois le saut dans l'impossible. Reste ce nécessaire transfert d'un corps à l'autre, de la figuration à l'abstraction, de celui de l'artiste à celui de la matrice où elle se précipite pour tenter de voir ce qui reste avant l'immobilité pleine de la toile.

L'oeuvre d'Emilie de Condé est donc une manière d'envisager divers types de fusions à travers des couleurs qui au lieu de scintiller proposent divers des mariages doux. Il y a des enroulements et des encadrements. Eux-mêmes se dissipent dans la structure d'ensemble de chaque oeuvre. Telle une insomniaque rêveuse l'artiste propose un chant plastique étouffé. Par effet de surface tout suggère une profondeur. Le recouvrement crée un trouble une agitation à l'écart de ce qui est donné à voir habituellement. Derrière l'apparente alacrité, ici ou là, derrière un demi-ton demeure une rythmique. Elle se distribue en seconde et en tierce.

Au lyrisme flamboyant Emilie de Condé préfère la retenue. Elle ne pense plus par oppositions (le propre d'une pensée lyrique de base) mais par le multiple pour l'un. Emerge un mouvement d'appel loin de l'exil, loin de la peur, loin de la mort que nous nous donnons ou qui nous est donné. Contre ce que Nicole Brossard appelait le "centre blanc" s'inscrivent des trames d'essor, de noce. Une noce sans voile sur la « mariée » (ignorée de Duchamp) - sans pour autant qu'une quelconque nudité réaliste soit offerte au fantasme. Les couleurs enrobent. Pour néanmoins dévoiler hors souillures dans une sorte de limbes.

Sur l'embâcle de néant la peinture devient un lieu de passage et de transbordement. Un lieu de transgression de l'existence (et pas de ces transgressions confites et empotées chères aux surréalistes et leurs jeux de salons). Ici quelque chose se passe vraiment. De l'ordre de l'intensité par effet de douceur. Se retrouvent soudain des expériences que nous-mêmes avons pu éprouver dans une sorte de rêve.

Par ces divers glissements Emilie de Condé provoque le dégel des glaciers et propose une embellie à travers ses mirages. Contre l'obscur et l'abîme qui roue les eaux de sa pique d'étincelles noires elle distribue les sèves de la promesse. Chaque œuvre devient un lieu de renaissance. Y bouillonne le plus souvent une fête pudique des sens. Elle rappelle au lien de l'être à lui-même et au monde. Ce qui compte n'est plus ce qui se dit d'eux dans la peinture mais l'apparition de moments d'évolutions, de changements. Les formes qui viennent s'inscrire sont motivées par des espèces de rapports. Ils passent, par exemple, par le choix de la représentation – figurale ou abstraite. L'artiste choisit ses options au gré de son évolution et de son émotion. Pour elle il ne peut pas y avoir de stockage des formes prédéfinies. Parfois la manière est en arabesques parfois en un cubisme totalement revisité. Chaque fois il s'agit de se confronter avec l'idée de la matière peinture, sa masse : diaphanéité ou épaisseur. Depuis toujours l'artiste fait d'ailleurs des expériences en ce domaine.

Influencée bien sûr par ce qui la précède l'artiste est inévitablement héritière des fonds décoratifs. Mais, même si ses couleurs sont de nature décorative, sa peinture tourne autour de la manière de s'en extraire afin de créer une beauté plus agissante que décorative. La matière-couleur qu'elle convoque permet de marquer beaucoup plus qu'un simple parti pris plastique ou formel. Il s'agit de penser le visible, le rapport du fond au motif ou à la forme et à la couleur dans un rapport de dilatation qu'avait initié Matisse.

La peinture d'Emilie de Condé reste à ce titre capable de passer d'une logique d'espace pictural "européen" (espace centripète) à un espace plus "américain" (centrifuge) qui fait que le tableau est un fragment d'une continuité qui le dépasse. Une telle contradiction – apparente et qui suggère plutôt une tension - est exemplaire de la situation de l'artiste et de son héritage complexe mais aussi de la nécessité inhérente à son approche.

Grâce à son sens du beau, grâce aussi à son sens de la vie - et du poids que cela donne à sa recherche esthétique – l'artiste montre « à sa main » ce qu'il en est de la peinture, de sa nécessité lorsqu'elle s'impose dans la plus grande tension, sa densité et sa ténuité. Cela n'est pas incompatible, au contraire. Arrimée à un sens existentiel une telle oeuvre est donc essentielle avec sa sensualité diaphane qui donne à chaque toile une éternelle jeunesse.

Emilie de Condé sait qu'il ne faut pas vraiment croire à ce que l'on voit, car cela ressemble trop à ce qu'on espère. Faut-il alors fermer les yeux ? Non : l'on voit partout des souvenirs. Il ne reste qu'à revenir aux œuvres de l'artiste, à leur: invisibles noyaux, leurs espaces tourmentés. Ils sont la façon de mettre en œuvre le poids de l'apparentement. Ils donnent sur l'exil, sur le paradis. On y trouve le gué, une grammaire complexe. Nous sommes en un bord du monde pour tenir sur l'arc d'une vérité livrée à l'éphèmère et à l'éternité humaine. Traces d'aube, roue des jours, ambre des nuits possibles. Franchir la ligne, couper la peau de l'inconscient afin que la peinture le creuse en courbant le ciel et décousant ses oiseaux d'un même songe.

Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.