Réflexions et analyses

Dominique Baqué

Visages
Du masque grec à la greffe du visage

de Dominique Baqué

Ontologiquement emblème de l'humain, le visage est cette irréductibilité absolue avec laquelle on ne saurait transiger. On peut en effet dire qu'il est expérience originaire, objet de séduction et espace de projection fantasmatique. Sujet de malentendus, il se voit de surcroît travaillé de l'intérieur par mythes païens et chrétiens, allégories et contes qui ont imprégné les consciences et les imaginaires. Mais davantage encore, de la codification des émotions au formatage idéologique des visages, via les expériences extrêmes de la défiguration ou de la greffe chirurgicale, il apparaît que, loin d'être une expérience innée et transhistorique à postulat universel, le visage serait à penser de part en part comme une construction symbolique et culturelle. D'où deux voies de recherche : d'une part, montrer que le visage est une invention récente dans l'histoire de l'Occident. D'autre part, prendre la mesure de la blessure que le xxe' siècle, plus que tout autre, aura infligé à la visagéité. Le visage est, aujourd'hui, redevenu énigme, quand il n'est pas place manquante au cœur de la figuration. Ainsi, c'est à effectuer des traversées dans les époques (Grèce ancienne, Moyen Âge, Renaissance italienne, Xixe siècle, extrême contemporain), dans les champs du savoir et dans les différents arts visuels que l'auteure s'est essayée, analysant plus particulièrement ces moments de doute et de terreur où l'Histoire et l'art ont mis en crise la visagéité.

L'auteur
Ancienne élève de l'ENS, agrégée de Philosophie et universitaire, Dominique Baqué est l'auteure de nombreux textes portant sur la question de l'image en général, et de la photographie en particulier.

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Dévigagement de l'identité : "Visages"
par Jean-Paul Gavard-Perret

Il existe, au sein de l'art du portrait photographique, diverses logiques capables de donner à voir une vérité qui n'est pas d'apparence mais d'incorporation. C'est ce que Dominique Baqué explore dans son livre qui poursuit sa grande fresque esthétique sur cet art. Le corps est ainsi plus dans qu'à l'image. Pour l'expliquer l'auteur propose d'abord une étude historique en décrivant comment, depuis l'Antiquité grecque où visage et masques sont indissociables, le visage est devenu le centre de toutes les formes selon d'ailleurs une logique anthropomorphique de l'art occidental.
Parcourant les œuvres photographiques majeurs depuis l'invention de cet art elle montre comment le visage plus que miroir est devenu un lieu souvent de mascarade et de falsification de l'identité. Plus que la visage c'est donc la "visagéité" qui intéresse celle qui souligne sa "fausse évidence". Elle montre comment ces figures qui apparemment semblent échapper à l'objet de la photographie tout en le dialectisant au sein des masques qu'il produit. La vérité du visage est donc un leurre que des artistes comme Arnulf Rainer, Andres Serrano ou Valérie, dans des genres bien différents ont fait sauter. De tels créateurs ont su faire éclater les masques et prouvent que tout photographe est celui ou celle qui se met "en quête d'identité" en s'arrachent à la fixité du visage pour plonger vers l'opacité révélée d'un règne énigmatique.

L'auteur explique (exemples à l'appui, tels les "monstres" de Diane Arbus ou de Nancy Burson) comment dedans se fraye une issue à travers les fissures du visage. L'image devient concaténation comme si le dehors à la fois s’incrustait dans la chair et rebondissait sur sa peau en de longues vibrations de lumière et comme si le dedans laissait monter la trace et l’ajour d’une existence prisonnière par l’éclat diffracté de son immense évasion.
A ce titre chacun des univers présentés par la critique ne cherche pas à satisfaire le regard par des images accomplies, arrêtées mais par le gonflement progressif de leur vibration ou parfois l’amorce de leur extinction. Ce sont là des univers photographiques aux techniques composites où le silence du regard devient son parce que la trace devient énergie. C'est aussi le monde non de l'hypnose mais de la gestation et de la présence comme si, au sein de ces mondes plastiques, l’être à travers son portrait s’appuyait sur l’éclat des couleurs étouffées dans l’empreinte d’une multitude fractionnée ou le balbutiement d’une ombre à la recherche de son corps, d'un "qui je suis" qui viendrait torde le cou au "si je suis".

Dominique Baqué remet donc en cause la question du portrait et de l'identité par un travail de fond à travers les "occurrences" qu'elle présente et analyse. Elle prouve comment le visage, par la prise photographique, à la fois "s'envisage" et se "dévisage". Avec un Gonnord c'est à la tradition revisitée que le photographe nous permet de nous confronter et c'est en cela que son oeuvre est aujourd'hui au-delà deux questions contemporaines : la photographie rapporte-t-elle un supplément de réalité ou non ? le genre photographique est-il mis à mal ou non ?
L'analyste explique comment un photographe tel que lui ou Rainer irradient le thème du portrait en ne faisant pas abstraction de ce qu'il en est de l'identité, de l'anonymat (ou de la reconnaissance), de l'écran et du support, du signe et de sa trace. Valérie Belin quant à elle fait de ses épreuves des "tableaux" qui jouent sur la notion de cliché qu'elle brouille par ses manipulations. Elle travaille avec l'apparence pour la dénaturer d'une froideur qui perturbe notre regard et ses habitudes de reconnaissance du "modèle". Ivre de portraits, Katarine Bosse étanche sa soif par tous les moyens. Portraits anonymes, visages familiers ou extraits de journaux, identités fantômes ou avérées, tout est bon tant il existe chez elle une absolue nécessité du visage. Dominique Baqué l'artiste s'emploie à expliquer comment de tels artistes s'appliquent à manipuler la pellicule ou le support électronique pour une célébration d'un cérémonial faussement grandiose en, des évocations "orphelines" proches du silence que l’on intime parfois à notre part d’Enfance (comme chez Ralph Eugene Meatyard).

De toutes les œuvres rassemblées et analysées surgit non un patchwork mais un acte de foi en faveur des "amasseurs de visages" capables de souligner les gouffres sous la présence et de faire surgir des abîmes en lieu et place des féeries glacées. Les vrais portraitistes photographes s’élèvent ainsi contre tout ce qui, dans leur art, pouvait présider au désastre croissant de l'imaginaire pour faire surgir une présence. Avec Denis Darzacq, Rineke Dijkstra, Patrick Faigenbaum, Esther Ferrer, Jakob Gautel (dont Dominique Baqé ne dit pas un mot)) se franchit ainsi un seuil en passant de l'endroit où tout se laisse voir vers un espace où tout se perd pour approcher une renaissance incisée de nouveaux contours. Il y a là cristallisation, une scintillation contre l’obscur. C’est pourquoi il faut savoir contempler de telles oeuvres comme un appel intense à une travers éeafin de dégager non seulement un profil particulier au visage mais au temps, un temps pulsé qui se dégage du temps non pulsé, un temps en renaissance proche de ce que Proust appelait "un peu de temps à l'état pur".

Comme le souligne l'auteur, le portrait photographique ne demeure donc plus métaphore ou reproduction mais la spécification de l'être sans pour autant qu’il représente pour autant une simple thématique. Des artistes métamorphosent le genre photographique afin de rendre pensables des formes impensables à travers ce qui serait après tout banal à priori même si le portrait est le siège de l'identité comme l'a d'ailleurs mis en évidence cette année la polémique au sujet de la première greffe du visage. C'est pourquoi et paradoxalement la définition de la photographie comme "création absolue par perte de contact avec la vie" de Michel Camus n'est pas à refuser. A condition que l'on entende par là (comme Dominique Baqué le propose) que l'art doit d'abord "abîmer" l'apparence afin de l'approfondir en cette "matérialisation" que les portraitistes propagent afin de révéler des schèmes élémentaires en leurs cérémonies secrètes fomentées dans des chambres noires dont nous ne connaissons forcément les secrets d'alcôve qu'à sa manière l'auteur dévoile avec (im)pertinence.

 

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.